Rallye des Camps 2013 : Bias.

DSC01034                                                                                        Au camps de Bias, devant la stèle aux Harkis

    Les deux premières étapes ayant été terriblement éprouvantes, non seulement du fait de la distance mais à cause de la chaleur, j’ai décidé de sauter celle de Mont-de-Marsan où personne ne m’attendait. Du coup, il fallait opérer un transfert vers Toulouse d’où je devais repartir vers Villeneuve-sur-Lot.

    Il n’y avait aucun accueil prévu aux étapes à suivre. Aussi, c’est seul et sans voiture suiveuse que je reprenais la route en début d’après-midi, avec, sur le dos, un petit sac contenant un change léger et mon ordinateur.

    Une fois de plus, le cagnard fut au rendez-vous. Dans un paysage d’une beauté à la fois superbe et champêtre, le parcours déclinait pentes et descentes, certaines vertigineuses (je dus pour la première fois depuis le départ, gravir des côtes de plus de trois kilomètres avec une déclivité supérieure à 13%) entrecoupées de longs faux plats. Très vite, je sus que cette journée serait encore difficile. Le sac à dos contenant l’ordinateur, quoique confortable, pesait sur mes épaules. Mais, surtout, l’entrejambe donna vite des signes d’irritation. J’avais, en effet, troqué ma tenue bleue et blanche de cycliste professionnel contre une noire et blanche qui était loin de la valoir. La première étant repartie avec la voiture suiveuse vers Béziers pour y être lavée, je ne mis pas longtemps à la regretter.

    Parti tard sur des routes difficiles pour une étape de cent-trente-huit kilomètres, j’étais tout juste en vue de Montaigu à la nuit tombante. C’est donc là que je fis halte dans un hôtel-restaurant confortable aux hôtes accueillants mais sans wifi ni téléphone… Il me restait en théorie trente kilomètres à effectuer pour rallier Villeneuve-sur-Lot. Mais il devinrent quarante-huit à la faveur d’une nouvelle erreur d’aiguillage, pour cause, cette fois, d’un panneau de bifurcation quasi invisible. Mais le parcours fut magnifique et c’est tout joyeux, quoique les fesses en feu, que j’atteignis la terre promise.

    C’était dimanche : il fallut donc attendre le lendemain 9 heures pour accéder aux bureaux locaux de la presse régionale. La Dépêche et Sud-Ouest me reçurent, comme partout, avec sympathie et intérêt pour mon entreprise.

    Puis ce fut la visite du camp de Bias, à six kilomètres de Villeneuve-sur-Lot en direction inverse de mon étape du jour. A mesure que j’approchais du camp, je me sentais pris d’émotion car c’est la première fois que j’y venais. Je fus tout surpris de trouver à l’entrée du camp, une aire sans aucun relief et sans arbres, une stèle toute simple gravée d’un texte au style administratif et parfaitement neutre, celui de l’article 1er de la loi du 11 juin 1994 : « La République française témoigne sa reconnaissance envers les rapatriés (sans majuscule) anciens membres de forces supplétives et assimilés ou victimes de la captivité en Algérie pour les sacrifices qu’ils ont consentis ». Un chauffeur de bus stationné à proximité eut la gentillesse de me prendre en photo devant la stèle. Puis il me désigna un homme accroupi à l’ombre des premières maisons basses qui encadraient un terrain de football.

    J’allai vers lui. C’était un homme d’une cinquantaine d’années au maximum, au visage souriant et avenant marqué par la vie et, me sembla-t-il, l’usage de substances interdites. La conversation s’engagea. Il me dit dans cette belle langue française du Sud-Ouest, juste, sans fioritures, sans un mot déplacé et d’un ton parfaitement posé mais désolé, comment le camp avait peu à peu été investi par des populations immigrées d’Algérie, les quelques familles de Harkis restées là ayant renoué avec l’Islam et le pays d’origine et servant de cheval de Troie, en quelque sorte, à l’invasion. Puis il me montra du doigt deux vieilles dames vêtues à la mode du bled et une plus jeune en tenue sportive.

    Quoique en tenue moulante de cycliste non conforme à l’idée que ces dames pouvaient se faire de la pudeur, j’allai résolument vers la plus jeune d’entre elles. Ayant entendu mes explications, elle eut d’abord un mouvement de recul. J’insistai gentiment pour qu’elle me parle un peu du camp. Elle n’alla pas jusque là mais se prêta néanmoins à une discussion anodine. Je lui demandai s’il y avait une fontaine. Elle voulut absolument aller me  chercher une bouteille d’eau de source fraîche. Elle parut contente de m’avoir fait plaisir. Je mis fin à cette rencontre en remerciant et en promettant de revenir la voir à l’écriture du livre sur les camps, qui est à l’origine de ce périple. Elle ne dit pas non.

    En partant, je m’arrêtai devant l’homme qui m’avait d’abord accueilli. Accroupi au pied d’une maison, il roulait une cigarette. Il me donna la route à suivre pour retourner vers Villeneuve-sur-Lot.

    Je fus pris d’un sentiment de malaise. Un pensée me vint : « La cause harkie est morte ! » Je ressentis l’impression d’être un de ces personnages des films de Sydney Pollack (Jeremiah Johnson) ou Arthur Penn (Little Big Man) rencontrant des indiens en plein milieu d’une nature sauvage et désolée. Oui, désolation ! C’est le mot qui me venait, à cet instant, à propos de cette cause que je ne cesse de rappeler à mes compatriotes sans reconnaissance et sans mémoire, et à cette patrie française qui s’est comportée envers les Harkis, ses fils aimants et fidèles, comme une indigne marâtre.

    Désolation mais pas renoncement. Les Romains pensaient qu’un être mort ne l’était vraiment que du jour où l’on cessait d’invoquer son nom. Il en est de même de la cause harkie.

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