Une journée avec Kader Arif.

Quand Arif se souvient qu’il est « fils » de harki… en petit comité !

Stele_St-Rome-de-C.                                                                                        Inauguration de la stèle d’hommage aux Harkis de Saint-Rome-de-Cernon par Kader Arif. A droite, Rabah-Serge Ighilameur.

    Si quelqu’un m’avait dit qu’un jour que je serais ému par un discours de Kader Arif, je crois bien que je lui aurais ri au nez. Eh ! bien, cet instant, je l’ai vécu deux fois ce vendredi 15 novembre. D’abord à l’occasion de l’inauguration de la stèle aux Harkis de Saint-Rome-de-Cernon ; ensuite, le même jour, à celle du monument aux morts de Requista, à l’autre bout du département de l’Aveyron.

    Quand j’ai répondu à l’invitation de mon amis Rabah-Serge Ighilameur, le président de l’Association des Harkis de l’Aveyron, je ne savais pas que je m’engageais dans un marathon à la suite du ministre socialiste des Anciens Combattants. Le matin, ce fut d’abord l’inauguration d’une plaque en l’honneur de Jean Moulin sur la grille du collège Marcel Aymard de Millau, une opération électorale au service du maire PS et candidat à sa propre succession Guy Durand. Ce qui m’a choqué, mais je n’en attendais pas moins d’une Gauche prête à tout pour instiller dans le crâne de nos chères têtes de moins en moins blonde sa propre définition de la République, c’est la mobilisation de tous les enfants du collège sommés d’écouter debout sous une bruine froide trois discours abscons pour eux. Bref !

    Une chose est sûre, Kader Arif est bon en communication. Sourire permanent, bras sur l’épaule et tutoiement : le ministre s’est acquitté de sa mission en respectant très naturellement et, je crois, très sincèrement, le triptyque de base de la séduction politique avec, en bonus, un savoureux accent toulousain. J’entends d’ici les sarcasmes : « Notre intransigeant Kader a retourné sa veste et s’est rallié à son homonyme naguère traité de renégat ! » Qu’on se rassure, je veux juste dire combien la politique est un métier et insister sur le rôle que la séduction y joue.

    De fait, après la cérémonie, le ministre s’est prêté avec un plaisir évident et un sourire permanent à la séquence du serrage de toutes les mains qui se présentaient, ce, en trouvant un mot pour chacun. Pour ma part, je m’étais promis de l’éviter car je ne voulais pas toucher la main de celui qui avait serré celle de Bouteflika. Me trouvant en première ligne à côté de Serge, invité officiel, j’avais d’abord prévu de m’écarter pour éviter discrètement le contact. Puis une idée me vint : rester et échanger la poignée de main contre un geste symbolique. Lorsque le ministre arriva à ma hauteur la main tendue, je la serrai et me présentai : « Kader Hamiche, fils de Harki fier de l’être. Permettez-moi de vous offrir mon livre Manifeste d’un fils de Harki fier de l’être ». « Ah, c’est bien ! » me dit-il simplement en prenant le livre. Il en lit le titre, le retourna pour voir la quatrième de couverture et le mit dans sa poche en me disant, la main sur mon épaule : « Je te promets de le lire ! »

    Deux heures plus tard, c’est à Saint-Rome-de-Cernon, à dix-huit kilomètres de Millau, que nous retrouvons la petite suite du ministre. C’est l’inauguration officielle de la stèle érigée au lieu-dit Nouzet, face au gite de l’ancien hameau de forestage où cent-vingt-sept familles ont séjourné pendant trois ans, de 1962 à 1965. Le Maire de Saint-Rome-de-Cernon s’est tout d’abord livré à un discours tout à la gloire de la FNACA et des porteurs de valises. Parlant de jeunesse française se sacrifiant pour aller défendre l’Algérie (comme si l’Algérie n’était pas la France !), il releva les états d’âmes de certains soldats – il n’a pas précisé « communistes » mais c’est bien à eux qu’il pensait – allant même jusqu’à parler de « valeureux combattants » de « l’autre camp », cela, à l’occasion d’une commémoration d’un des aspects du drame Harkis, leur déportation et leur relégation dans des camps de travail isolés du monde (Nouzet est à trois kilomètres de Saint-Rome-de-Cernon).

    C’est cela que Serge Ighilameur, sans chercher à répondre au discours tendancieux et scandaleux du maire Pierre Pantanella, mit en valeur dans son discours en racontant très simplement ce que lui-même a vécu : l’arrivée à Marseille, l’attente, l’embarquement des familles dans un train à « trente-deux wagons », le très long voyage nocturne, l’arrivée au camp de toile, l’installation dans des tentes marabout ; le premier petit déjeuner fait de café au lait, de tartines beurrées et …de croissants ! Suprême luxe qui en faisait le premier et le meilleur repas pris depuis l’exode, la fuite ! Nous étions loin de l’idéologie, de l’exploitation politique de la misère humaine, du révisionnisme historique, de la négation du crime d’Etat auquel les porteurs de valises avaient participé et qu’ils continuent de nier ou de revendiquer selon qu’ils ont encore un peu de sens commun ou qu’ils continuent d’exercer leur haine sur les Français d’Algérie. Les mots de Serge étaient ceux de la réalité vécue par les dizaines de milliers d’enfants qui, on n’en parle pas assez souvent, ont pris leur part du drame qui frappa les Harkis.

    Vint le tour du Ministre de s’exprimer. Et le miracle fut ! Avec sincérité ou par calcul, lui avait entendu Serge, il l’avait compris et ses mots avaient cheminé en lui, réactivé sa mémoire et atteint son moi profond. Alors, celui qui a fait toute sa carrière sans jamais revendiquer, je dirais même sans jamais assumer sa filiation[1], s’est mis à parler du cœur. Remisant son discours préparé, il parla de lui, de son frère et de ses parents parqués au camp de Rivesaltes, puis de leur « installation » au hameau des Escudiers[2], près d’Arfons (Tarn), à plus de huit-cent mètres d’altitude… Pour la première fois, le fils de Harki renégat, car il faut l’être pour travailler et faire carrière avec les Socialistes amis des fellaghas et aller à Canossa, à Alger, serrer la louche de Bouteflika l’insulteur des Harkis et de l’Armée française, pour la première fois le fils de Harki Kader Arif s’assumait comme tel. Alors, j’avoue que j’ai eu comme un frisson. Vite dissipé, je vous rassure, car le véritable coming out valable, le seul ayant valeur d’exemple et de profession de foi, serait de parler de cette façon au journal de 20 h de France 2. Ce qu’il s’est bien gardé de faire lorsqu’il y fut invité pas plus tard que la semaine dernière. 

    La cérémonie de Saint-Rome-de-Cernon à peine terminée, nous n’avons pas le temps de nous attarder à la salle des fêtes où un pot est offert. Il faut vite rallier Requista, à cinquante-deux kilomètres de là, par une route de montagne sinueuse. Lorsque nous arrivons à destination, l’inauguration du monument aux morts, quatre plaques métalliques sur trépied très modernistes, portant les noms de Réquistanais morts pour la France, est déjà commencée.

Là encore, le discours du ministre a de quoi surprendre. Un très beau discours, d’ailleurs, émaillé de quelques fautes de Français, très dans l’air du temps, qui font le quotidien de France Culture. La patrie, la nation y tiennent une place de choix. De quoi séduire un peuple sensible aux paroles sonores mais peu au fait des projets idéologiques d’une gauche franc-maçonne[3], internationaliste, communautariste, tiers-mondiste et cosmopolitiste. Une gauche antinationale que, décidément, Kader Arif, dont le père et le grand-père ont combattu pour l’Algérie française, sert très bien. Chapeau, l’artiste !

 


[1] Je lui ai personnellement écrit plusieurs fois (comme à Jeannette Bougrab) pour qu’il s’affiche en tant que fils de Harki, pour, lui disais-je, donner confiance et servir d’exemple aux autres enfants de Harkis. Croyant le toucher, je lui ai rappelé le mot de Matoub Lounès à Apostrophes. Répondant à Pivot qui lui demandait ce qui l’incitait à prendre autant de risques à affirmeer son identité berbère et son droit à se dire non musulman, il avait répondu : « Il faut se montrer aux siens ! » Quelques mois plus tard, il était assassiné.

[2] 80% des ministres du gouvernement Ayrault, dont les plus fanatiques, Christiane Taubira et Vincent Peillon, sont francs-maçons.

[3] Je vais quelquefois en vélo me recueillir sur ce site où mes cousins, dont les pères ont vécu les pires tortures pendants six ans dans les geôles algériennes, ont séjourné jusqu’à leur retour en 1968.

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