Mandela algérien : le mail de René Mayer à Kamel Daoud

    Suite à la publication de l’article de Kamel Daoud dans le Quotidien d’Oran (Lire), j’ai reçu de M. René Mayer (Lire sa biographie), l’ancien responsable du Plan de Constantine, copie du mail qu’il a envoyé à l’auteur. Je le publie avec un commentaire de mon cru.

 René MayerChawki Mostefaï                                                        René Mayer                                         Chawki Mostefaï

« Cher Monsieur,

    Je ne vous connais pas mais j’ai beaucoup apprécié l’éditorial que vous avez consacré au sujet en objet et que m’a transmis mon camarade Georges Jehel. Pied-noir de la 5ème génération, major de promotion de plusieurs Grandes Écoles françaises, j’avais choisi de retourner en Algérie. J’y ai notamment été Directeur de l’Habitat pour l’Algérie et dernier responsable du Plan de Constantine, après la démission de mon ami Jean Vibert qui en fut l’auteur et avec lequel j’avais beaucoup travaillé. […]

    L’Algérie possédait ses « Pieds-noirs » libéraux, comme Jacques Chevallier, Jean de Maisonseul[1], …ou moi. Ils auraient pu être ses Frederik DeKlerk. Je ne parle pas des « porteurs de valises » et autres traîtres aux soldats de leur pays, mais des Pieds-Noirs qui souhaitaient négocier dans  la liberté et sur un pied d’égalité avec d’éventuels Mandela algériens. Car ils aimaient tous passionnément la terre algérienne et tous les hommes et toutes les femmes qu’elle portait.

    L’Algérie possédait aussi des Mandela potentiels. Ceux-ci aspiraient à la liberté, à l’égalité et au développement. Mais ils écartaient le nettoyage ethnique des Européens et des Juifs. Ils considéraient tous leurs compatriotes (Maltais, Espagnols, Italiens, Allemands, Kabyles etc.) comme faisant partie intégrante de la même communauté qu’eux. L’Algérie était  un séduisant manteau d’Arlequin. Dans le papier ci-dessous, je cite deux de ces Mandela potentiels : Allaoua Abbas et Chawki Mostefaï[2]. J’aurais pu citer aussi le sénateur Benhabylès ou l’écrivain Mouloud Feraoun. Et tant d’autres ! Mouloud Feraoun m’a dédicacé ses livres en utilisant une formule lapidaire que j’ai beaucoup, beaucoup aimé et que je montre souvent avec fierté à mes amis : « À mon compatriote René Mayer ». Peut-on faire plus éloquent dans la brièveté ?

    Du moins à Constantine, ville que je connaissais bien, l’immense majorité du peuple musulman était du côté de ces libéraux musulmans… Du moins quand elle n’était pas terrorisée par le terrorisme.

    La manifestation d’un ou plusieurs milliers d’ouvriers musulmans venus de tout le département, qui ont salué mon départ de Constantine, début 1956, alors que les maquis de Zighout Youssef[3] étaient aux portes de la ville, en a apporté une preuve éclatante et inattendue.

    C’est la violence, celle du terrorisme FLN, et celle de De Gaulle, de ses gendarmes mobiles et de ses « barbouzes », qui n’ont offert aucune chance aux Mandela et aux De Klerk algériens de réaliser cette Algérie dont nous rêvions et dont je rêve encore. Avec ses courageux pionniers européens, ses juifs qui illustrent aujourd’hui l’élite française, ses femmes, ses intellectuels arabes, ses ressources naturelles (parmi lesquelles le tourisme est la moins exploitée) et ses plans de développement adossés à l’économie européenne, l’Algérie posséderait aujourd’hui la première économie africaine, bien avant l’Afrique du Sud. […]

    Très cordialement

René Mayer »

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 [1] Je crois que M. René Mayer va trop loin en citant ces deux personnages, parmi les « libéraux » susceptibles de négocier avec les Algériens comme De Klerk l’a fait avec Mandela. Jacques Chevallier et Jean de Maisonseul sont restés en Algérie longtemps après 62 et ont collaboré avec la dictatures FLN sans jamais dénoncer le sort fait aux Piénoirs et Harkis.

[2] Chérif Benhabylès fut assassiné le 29 août 1959 par le FLN ; Allaoua Abbas, neveu de Ferhat Abbas, fut l’une des victimes musulmanes ders massacres de Philippeville du 20 août 1955 ; Mouloud Feraoun, l’écrivain kabyle ami de Camus, fut assassiné par un commando Delta de l’OAS le 15 mars 1962.

[3] Représentant du FLN à l’exécutif provisoire, il démissionna dès l’indépendance du GPRA et se retira de la vie publique.

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Mon commentaire

    La promptitude avec laquelle René Mayer a saisi l’occasion de la publication de l’article de Kamel Daoud pour lui écrire de manière si amicale, allant même jusqu’à lui proposer de le rencontrer, est assez caractéristique de l’état d’esprit des Européens libéraux d’Algérie. Dès qu’ils en rencontrent un apparemment disposé à critiquer le FLN, ils s’empressent de voir en lui quelqu’un qui leur ressemble. Projetant sur lui leur propre tolérance, leur propre amour du débat et leur propre ouverture d’esprit, ils s’imaginent qu’ils vont pouvoir discuter avec lui sereinement de faits historiques. En cela, ils oublient que, quels que soient les griefs de certains Algériens à l’égard leurs dirigeants et bien qu’ils mènent un combat politique contre la dictature du FLN, ces gens  continuent de partager avec la quasi totalité de leurs compatriotes la haine des Harkis.

    Evidemment, pour certains Piénoirs[1], ceci est négligeable du moment que ces mêmes Algériens leur font des risettes et leur jurent qu’ils n’ont jamais voulu les chasser d’Algérie. En cela, ils se trompent lourdement : leur haine des Piénoirs est toujours vivace. Certes, chaque Algérien a le sien comme chaque raciste a son Noir, son Juif et son Arabe. Mais combien sont-ils, les Algériens adultes en 1962, à regretter sincèrement d’avoir participé à la chasse aux PN ou de l’avoir soutenue et couverte ? Pour les autres, qui ont été élevés au sein de la propagande mensongère d’un FLN lui-même nourri à la mamelle arabo-stalinienne, combien d’entre eux sont-ils sincèrement prêts à faire leur mea culpa ? Certes, l’Algérie, depuis quelques années, essaie de se refaire une virginité en faisant crouler les Piénoirs sous les serments de fraternité et d’amour. Pour cela, elle va même jusqu’à organiser des voyages de « retour au pays » au cours desquels les pèlerins sont couverts de baisers et assourdis de témoignage d’affection. Alors, il y a des Piénoirs peu regardants qui se laissent séduire par ce discours.

    Mais le fond idéologique – et mythologique – d’une Algérie « redevenue » indépendante grâce au combat de son peuple uni derrière ses chefs contre le colonialisme et ses « valets » (tous les Musulmans opposées à l’indépendance de l’Algérie et qu’on désigne communément sous le terme générique de « Harkis ») reste le même ; un tabou solidement ancré dans l’esprit des Algériens et qu’aucune des composantes sociopolitiques de l’opposition intérieure au FLN  ne va jusqu’à remettre en cause.

    Sur le fond, il est aujourd’hui convenu de regretter qu’il n’y ait pas eu en Algérie de Mandela musulman et de De Klerk européen. Je pense que c’est une façon anachronique de commenter cette phase tragique de l’Histoire de France que de la comparer avec des faits qui se sont déroulés quarante ans plus tard. Je rappelle que, s’il n’y a avait pas eu l’expérience de la décolonisation sanglante de l’Algérie, la question ne se serait sans doute pas posée comme elle l’a été en Afrique du Sud : celle-là a servi de contre-exemple à celle-ci. (Lire) La photo de Mandela en visite au FLN en 1962 montrerait, selon d’aucuns (des Piénoirs radicaux pour le salir, et des Algériens fanatiques pour le glorifier) qu’il était un ami de celui-ci. Peut-être ! Peut-être Mandela était-il, à titre personnel, l’ami des fellaghas. Mais il n’en était sûrement pas un disciple ou un émule puisqu’il a fait tout le contraire du FLN.

    Je vais plus loin : ce qui était possible pour Mandela en 1990, la création d’un état multiculturel, ne l’était en 1962, ni pour le FLN, ni pour les Européens d’Algérie. Ce, pour plusieurs raisons. 1° La guerre d’Algérie fut une guerre idéologique inscrite dans la guerre froide entre deux systèmes politiques absolument antinomiques et irréconciliables ; rien de tel en Afrique du Sud, du moins après 1989. 2° La guerre d’Algérie fut le premier exemple d’une guerre terroriste, c’est-à-dire d’une guerre contre les populations civiles, sous couvert de les « libérer » du joug « étranger » ; dans le genre, on peut à la rigueur évoquer le Cambodge de Pol Pot mais sûrement pas l’Afrique du Sud. 3° Il s’agissait pour le FLN d’obtenir l’indépendance de l’Algérie pour lui-même ; pour l’ANC, il s’agissait de mettre fin à l’apartheid en vigueur dans un pays indépendant, c’est-à-dire de conquérir des droits politiques et sociaux pour des populations qui en étaient privées. 4° La France de 1962 ne pouvait pas admettre une solution politique dans laquelle les Européens seraient gouvernés sous régime islamique. Or, la guerre d’Algérie fut engagée et conduite par des mouvements islamo-communistes en vue de l’indépendance du pays sous la coupe d’un mouvement, le FLN, islamo-communiste ; la dimension religieuse n’avait pas cours en Afrique du Sud. 5° Le traumatisme causé par la guerre d’Algérie est sans commune mesure avec celui du mouvement anti-apartheid : environ 500 000 morts dont trois quarts de civils d’un côté, 20 000 de l’autre.

    Enfin, on ne peut pas se livrer à des spéculations rétrospectives (c’est un oxymore) sans évoquer le projet politique d’un homme : Charles de Gaulle. L’Algérie fut livrée pieds et poings liés à une clique de terroristes islamo-communistes au moment où ils ne pouvaient plus nuire à la France. Fin 1960, la rébellion était vaincue, les populations européennes et musulmanes réconciliées et des perspectives radieuses étaient tracées pour une Algérie parfaitement engagée dans un mouvement de modernisation et d’intégration à tous points de vue. Problème : De Gaulle n’avait pas du tout envie de prendre en charge ce mouvement et de le mener à son terme. Dit vulgairement, il n’avait pas envie de s’emm… pour une population dont il prévoyait qu’elle serait composée avant dix ans de « vingt millions de clochards » ! Pour un autocrate au cerveau tordu et à l’âme noire et sans scrupules qui voulait lâcher l’os algérien mais en conserver la substantifique moelle, la solution était toute trouvée. Un FLN discrédité, en proie aux dissensions et aux luttes internes et réduit à l’état de jouet de Nasser, était beaucoup plus facile à circonscrire que des Nationalistes algériens démocrates et sincères. Ainsi fut fait, après que la comédie des négociations d’Evian, qui dura un an, fût conclue sur une souveraineté politique des Algériens préservant les intérêts français. Le tout, au prix du massacre de plus de cent-cinquante mille Musulmans fidèles à la France et de plusieurs milliers de Piénoirs, suivi de l’exode forcé de la quasi-totalité des Européens.

    Sont-ils disposés à entendre cela, les prétendus « libéraux algériens » ? Y sont-ils prêts alors qu’ils se montrent incapables d’admettre que ceux qu’ils combattent aujourd’hui comme étant des Harkis et des suppôts de la France sont les mêmes qu’ils ont jadis portés aux nues ou leurs dignes héritiers ?



[1] Ce n’est évidemment pas le cas de M. Mayer, qui est un grand ami des Harkis.

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