Vive la « Françafrique » !

Plaidoyer pour une Nouvelle Union Française

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    L’intervention française en cours au Mali et en Centrafrique démontre s’il le fallait combien les pays de l’Afrique impériale française ont besoin de l’ancienne puissance coloniale pour leur assurer un minimum de sécurité et de permanence territoriale. Nicolas Sarkozy avait parfaitement raison quand il disait que l’Afrique (sous entendu, subsaharienne) n’était pas entrée dans l’Histoire. Si lui-même n’était pas, comme l’ensemble de la sphère politique, assujetti au diktats politiquement corrects de l’anti-France triomphante, il aurait pris la peine d’expliquer aux Français ce que cela voulait dire. Etre dans l’Histoire, c’est, pour un peuple, maîtriser son destin. Il faut vraiment être de mauvaise foi pour prétendre que les pays de l’ancien empire français en Afrique, à l’exception de l’Algérie (le Maroc et la Tunisie, ex protectorats, ne sont pas concernés par cette réflexion), maîtrisent le leur. Ce qui se passe en Centrafrique en est une tragique démonstration. Si c’était le cas, je ne crois pas que des troupes françaises stationneraient en ce moment dans six pays africains en même temps (+ Liban, Kossovo et Afghanistan).

    Quand l’Afrique tousse, c’est la France qu’elle appelle à son chevet. Qu’on le veuille ou non, c’est une réalité. A chaque fois, nos soldats y vont seuls : l’ONU gesticule et fait semblant, et l’Europe se dérobe. Seuls les Africains applaudissent. Mais, avant même que le sang des Français morts dans l’opération ait séché, dans le doux confort des rédactions parisienne, les donneurs de leçons tiers-mondistes tranquillement assis sur leurs séants se reprennent et recommencent à fustiger le « néocolonialisme français ». Certains, même, n’hésitent pas à faire des procès d’intention à notre Armée en parlant (sur Canal +) d’opération de soutien aux massacres de Musulmans par les Chrétiens. N’empêche, la France y va et c’est tant mieux. Alors, oui, la Françafrique est une réalité nécessaire. Ce n’est pas la Françafrique qui est mauvaise, c’est l’exploitation néocoloniale de nos anciennes colonies au profit d’intérêt privés au prix de l’opprobre pour la France et d’une immigration de compensation anarchique, incontrôlée, coûteuse et dangereuse pour la cohésion nationale.

    J’ai consacré à cette question quelques pages de « La France confisquée ». Les voici.

    La France joue [en Afrique] un jeu à rebours de ses intérêts alors qu’elle dispose d’atouts extraordinaires. L’Europe et la France en particulier entretiennent avec ce continent des relations qui ont beaucoup à voir avec l’Histoire et les réalités politiques mais aussi avec les préjugés raciaux et culturels. Les échanges de la France avec l’Afrique sont infiniment plus faibles que ceux qu’elle entretient avec l’Europe (6% du total contre 68%), mais ils revêtent une signification plus complexe, portent une lourde charge symbolique et sont riches de perspectives pour les deux continents. Ces trente dernières années, le tropisme pro-asiatique de nos élites est allé de pair avec un tropisme inverse non pas anti-africain mais hautain et ignorant de l’Afrique. Par exemple, comme on l’a dit plus haut, les droits de douane longtemps préférentiels accordés par la France aux Chinois ont éliminé le textile africain du marché français, à l’exception notable du textile marocain héritier d’entreprises françaises qui ont délocalisé dans les années quatre-vingt-dix. Profitant de la brèche, les États-Unis, très opportunistes, ont créé en 2000 l’African Growth and Opportunity Act (AGOA), un traité permettant à quarante pays d’Afrique, dont la moitié sous ancienne influence française, d’exporter libre de taxe leur production textile, ce que leur permet d’accéder à ces marchés dont la croissance est supérieure à 5% chaque année. Faisant suite à la Convention de Lomé de 1975, les accords de Cotonou signés par l’Europe la même année 2000 avec les 79 pays de l’ACP (Afrique, Caraïbes, Pacifique) sont moins favorables pour eux que l’AGOA, et leurs avantages trop diffus. De ce point de vue, l’Europe est un frein, un de plus, pour la France, car si elle agissait seule, elle pourrait faire valoir des arguments dont l’UE ne peut ou ne veut pas user. Tandis que l’Orient captivait nos élites, celles-ci voyaient dans l’Afrique un continent de seconde zone et les Africains comme une clientèle au sens romain du terme, « protégée » mais asservie et captive du fait de notre histoire commune et des relations privées que nos dirigeants respectifs entretenaient ensemble[1].

    Les pouvoirs africains mis en place après les indépendances dans un contexte planétaire de guerre froide et de résistance à l’expansionnisme soviétique étaient censés, moyennant une complaisance intéressée des Français quant à leurs frasques et à leurs excès, faciliter leur contrôle sur les anciens pays de l’Empire hors Maghreb, dans le cadre d’une politique qu’on a appelée « la Françafrique »[2]. Le prix à payer côté français était un retour financier sous forme d’une « coopération économique et de développement » d’un montant annuel dérisoire et sans commune mesure avec les bénéfices que la France et, plus sûrement encore, certaines de ses composantes, en tiraient. Ce que le système n’avait pas anticipé, c’est, d’une part, une immigration africaine massive à partir des années quatre-vingt (En 2008, il y avait en France, selon l’INSEE, plus de 600 000 résidents nés dans l’Afrique hors Maghreb) ; d’autre part, de plus en plus d’états africains dirigés pendant trente ans, en grande partie pour des raisons géopolitiques, par des dictateurs très liés à la France, finissent, comme leurs homologues européens et sud-américains, par s’en émanciper ; enfin, le vide laissé en Afrique par une politique française de statu quo négligente est de plus en plus comblé principalement par le pays vers lequel tous les yeux étaient tournés, autrement dit la Chine.

    Sur le plan politique, la France est pieds et poings liés pour deux raisons. L’une est que, objectivement, pendant quarante ans, la relation franco-africaine a été basée sur l’exploitation des ressources locales au profit d’intérêts stratégiques publics et ploutocratiques privés, sans beaucoup de retombées pour les populations locales. Dans le premier cas, Elf puis Total pour le pétrole, EDF et Areva pour l’énergie et l’uranium ; dans le second cas, le même Total privé, Bouygues, Bolloré, CMA-CGM et les habituels banquiers et opérateurs de téléphonie. Les positions acquises durant cette période permettent à ces sociétés de perdurer et de continuer de faire d’énormes bénéfices en Afrique, bien qu’avec un peu de mauvaise conscience pour leurs dirigeants régulièrement mis au ban de la morale publique par une presse bien-pensante mais superficielle. Mais la France n’a pas su prendre le virage de la démocratisation des pays africains et de leur ouverture à l’économie de marché. Alors, faute d’une relation saine avec les pays de son ancien empire, elle ne s’y autorise plus aucune intervention ni commentaire, de peur d’essuyer les critiques et les sarcasmes d’éditorialistes confortablement assis sur leurs séants et d’autant plus féroces qu’ils n’ont rien à proposer et sont de toute façon irresponsables. Du fait du parti-pris gauchiste, anticolonialiste et antiesclavagiste rétrospectif qui s’est emparé des esprits de nos élites intellectuelles et médiatiques incultes (oui, ça existe, des « intellectuels » incultes !), et à cause de leurs tendances manichéennes à analyser à tout propos les relations historiques de la France avec ses anciennes colonies en termes de bourreau et de victimes, ses dirigeants les plus bienveillants ne s’expriment plus qu’avec des prudences de sioux et s’interdisent toute immixtion dans leurs choix intérieurs[3]. D’ailleurs et de toute façon, ils n’ont aucune politique alternative car ils sont d’abord préoccupés d’avantages immédiats. Or, non seulement l’Afrique mérite un investissement français à long terme mais la France en a absolument besoin. […]

    [En]Afrique où elle jouit encore d’une aura particulière, la France doit prendre des initiatives pour la préserver avant que la Chine s’y installe en maître. La France devrait proposer aux anciens pays de l’Empire un projet ambitieux : une « Nouvelle Union Française ».

La Nouvelle Union Française

    La détérioration des rapports entre la France et les pays de son ancien empire est le phénomène le plus important et le plus regrettable de sa politique depuis trente ans car elle a des conséquences négatives pour toutes les parties en présence. Sur le plan économique et, donc, diplomatique, la France ne cesse de perdre des positions en Afrique subsaharienne francophone, où elle n’a cessé de pratiquer une politique néocoloniale toute entière au service d’intérêts privés amis des pouvoirs et sans égard pour les populations locales. Un type de rapports directement responsable de ce que d’aucuns appellent « corruption » mais qui n’est rien d’autre que la conséquence de la faiblesse des États africains, elle-même fille de la sujétion et de la complaisance intéressées de leurs élites à l’égard de certains intérêts privés français, du moins pendant les premières décennies de leur indépendance. En effet, le secteur public y représente 12% du produit intérieur de ces pays. Avec si peu de moyens, que peuvent faire les états en matière de service public, en matière de sécurité, en matière de solidarité, en matière sociale, en matière d’administration de base, même, pour leurs populations ? Rien, ou si peu ! C’est ainsi que ce que des observateurs pleins de suffisance et de mépris appellent « corruption » n’est rien d’autre que la rémunération directe par l’usager d’un service public. Dans une société où les élites politico-administratives se paient sur la bête, les fonctionnaires mal payés ne peuvent survivre sans bakchich[4]. La société française, qui a, comme nous l’avons vu et continuerons de le voir dans cet ouvrage, institutionnalisé la corruption et la mise en coupe réglée de la sphère publique, devrait cesser de montrer la paille qui est dans l’œil de ses voisins sans voir la poutre qui bouche sa propre vue. L’Afrique un tant soit peu d’influence française est sous-administrée, c’est un fait ; la faute en incombe en partie à l’ancienne puissance tutélaire mais pas seulement, contrairement à ce que la doxa anticolonialiste rétrospective et le tiers-mondisme faussement paternaliste veulent nous faire croire depuis quarante ans. Il ne peut pas en être autrement si l’essentiel des ressources continue d’être produit par des entreprises étrangères et tant que l’exploitation de ses ressources naturelles aura si peu d’impact sur le niveau de vie de sa population au regard de son potentiel.

    Si certaines entreprises françaises profitent largement de leurs activités africaines, on ne peut pas en dire de même de la France. Surtout si on prend la peine de se projeter dans l’avenir. L’Afrique est la dernière « frontière » de l’économie française ; or, tout se passe comme si on s’accrochait à une gestion au jour le jour sans penser à demain. Par exemple, en matière agricole, la France fait comme les autres pays occidentaux : elle exploite l’Afrique comme une sorte de cliente captive et lui impose quasiment la consommation de ses productions aux dépens des cultures indigènes. C’est l’origine principale des mouvements de migration africaine dont l’émigration vers l’Europe n’est que la partie émergée, l’essentiel des flux se faisant entre pays africains[5]. Dans le même temps, elle génère l’obligation pour la France de tenir ses frontières ouvertes à une immigration de compensation, en quelque sorte, dont les méfaits pour notre nation sont sans commune mesure avec les avantages qu’elle procure à ceux qui en bénéficient. Or, il est parfaitement possible et sans doute souhaité par les populations concernées, d’établir un mode de relations favorisant les intérêts de toutes les parties, durable et moralement acceptables par elles. Des relations qui évitent deux maux : le sacrifice d’intérêts vitaux pour la France et le maintien d’un régime néo-colonialiste à peine camouflé au détriment des partenaires africains. En effet, le mode de relation actuel, qui ne profite qu’à quelques industriels français proches du pouvoir et à une oligarchie locale complaisante, ralentit l’évolution démocratique des pays concernés. Le maître-mot de cette union d’un type nouveau est la mutualisation des ressources et des moyens. L’objectif est, pour la France, en échange de ses moyens financiers, de son expertise et de son « industrie » (au sens abstrait de technologie), d’obtenir l’assurance de ne jamais manquer des matières premières nécessaires à son économie et à sa sécurité ; pour ses partenaires, le réinvestissement sur place de la totalité des bénéfices tirés de l’exploitation de leurs ressources[6].

    Tous les pays de l’ancien empire français sont concernés par cette proposition. Sa mise en œuvre pourrait déboucher sur la création d’un ensemble économiquement et socialement solidaire de 380 millions d’habitants.

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[1] On se souvient de la façon dont Jean-Baptiste Doumeng, le céréalier communiste dit « le Milliardaire rouge », avait pu, grâce à ses entrées auprès des dictateurs africains, faire construire des silos à blé géants dans un pays qui n’en cultivait pas.
[2] Ceux qui avaient adhéré à la Communauté française, rendue juridiquement caduque par les indépendances mais restée vivante sur le terrain.
[3] Les Rue 89 et autres Slate.fr subventionnés qui reprennent régulièrement les articles incendiaires de Jeune Afrique dénonçant l’exploitation néocoloniale de l’Afrique par des intérêts français se gardent bien d’en expliquer objectivement la genèse ni, encore moins, d’évoquer des alternatives viables.
[4] « Don », « acte de charité » en persan et en arabe, « pourboire » ou « pot-de-vin » dans son sens premier, devenu ensuite péjoratif.
[5] On se félicite de ce que le Sénégal ait annulé les autorisations de pêche industrielle dans ses eaux accordées à vingt-neuf chalutiers étrangers.
[6] En 2010, l’Afrique bénéficiait de 54% de l’aide bilatérale au développement, soit 3,2 Mds€ (contre 2,9 Mds€ en 2009) dont 2,6 Mds€ va l’Afrique subsaharienne. Notons que l’aide ne va pas prioritairement aux pays les plus nécessiteux mais les plus « intéressants » pour la France, notamment les producteurs de pétrole comme le Gabon et le Nigéria, qui n’est pourtant pas dans sa sphère d’influence historique.
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