« Bruits de bottes » en Crimée

Faut-il mourir pour Sébastopol ?

Chars Crimee

    Les Européens, après avoir négocié avec Ianoukovitch pour qu’il tourne son pays vers l’UE, firent mine de découvrir sa véritable nature lorsqu’il accepta l’offre de 15 Mds$ de Poutine. Ils accusèrent celui-ci d’avoir soudoyé celui-là, et se mirent à qualifier le président ukrainien de dictateur et d’oligarque corrompu. Ce qui est incontestablement vrai mais ils auraient pu s’en rendre compte plus tôt ; par exemple, en 2010, quand le FMI signa avec lui un plan d’aide de 15 Mds$. Et d’accuser Ianoukovitch de s’être laissé acheter. Comme si le rôle d’un dirigeant politique n’était pas de choisir les options et les alliances les plus favorables à son pays. Quant à Poutine, il est présenté depuis le début comme le deus ex machina et le tireur de ficelles de l’affaire ukrainienne. Pire, il est soupçonné des pires intentions, y compris de l’invasion de l’Ukraine.

    Encore aujourd’hui, j’entends parler de « provocation » pour qualifier l’asile donné par la Russie à l’ancien président ukrainien, de « bruits de bottes » à propos des manœuvres russes à la frontière de la Crimée, etc. ; toutes ces accusations pourraient aisément être retournées à leurs auteurs tant, dans cette affaire, le rôle des Occidentaux, en particulier des Européens, s’apparente à une opération de déstabilisation doublement intéressée.

    Le premier objectif de l’UE est de se procurer de nouveaux marchés. Pas seulement des marchés économiques dans l’ordre naturel des échanges internationaux tels que régis par l’Organisation Mondiale du Commerce : l’Ukraine fait partie de l’OMC depuis 2008, la Russie depuis 2012. Il s’agit de faire entrer l’Ukraine dans l’UE pour en faire un marché captif de certaines entreprises européennes privilégiées, ce, à grand renfort d’argent puisé dans les poches des contribuables européens[1].

    Le second objectif est évidemment de nuire au président russe en grignotant peu à peu sa zone d’influence géographique et morale. En effet, comme je l’ai écrit dans mon blog-notes du mardi 25 février, Vladimir Poutine est l’homme à abattre, non pour des raisons économiques ou même stratégiques mais pour des raisons idéologiques. Poutine est le pire ennemi du complexe mondialiste et antinational dont l’obsession est de subvertir le modèle de société universel basé, depuis plus de deux-mille ans, sur la nation comme type le plus abouti d’organisation des peuples, de la famille comme cellule humaine de base et de la pudeur ou réserve comme règle de conduite personnelle.

    Maintenant que le sang a coulé, que I’Ukraine a chassé son despote et s’est mise sur la voie d’une démocratisation salutaire, on pouvait s’attendre à ce que les « observateurs » analysent enfin le problème sur la base des réalités et du point de vue des Ukrainiens, au lieu de mettre en scène leurs propres fantasmes et de voir Poutine partout. La question, qui n’est jamais posée[2], est : y a-t-il ou n’y a-t-il pas des raisons objectives pour que l’Ukraine quitte le giron russe pour celui de l’UE ? Selon moi, les Ukrainiens se détermineront sur la base des réponses qu’ils donneront à trois questions. 1. Quel intérêt l’Ukraine pourrait-elle trouver dans un rapprochement avec l’Europe et quels avantages matériels en tirerait-elle ? 2. Cette option est-elle de nature à régler les problèmes immédiats de l’Ukraine ? 3. Est-elle possible compte tenu de l’histoire de l’Ukraine et de ses relations respectives avec la Russie et l’Europe ?

    Les avantages de l’UE. La moitié Est de l’Ukraine, l’Ukraine industrielle et riche, doit l’essentiel de sa prospérité à ses échanges avec la Russie. Cela seul suffirait à la faire réfléchir à deux fois avant de se lancer dans une association ave l’UE. Mais, soit ! Faisons comme si. Contre toute évidence et malgré le verdict quasi unanime des peuples concernés, les Européistes qui contrôlent l’Etat et l’opinion publique présentent l’Europe comme le paradis. C’est évidemment comme telle qu’elle est vantée auprès des Ukrainiens. Ceux-ci, selon ce qu’en disent ces mêmes élites politico-intello-médiatiques, seraient évidemment comblés s’ils pouvaient y être admis. Cela nous rappelle la propagande des mêmes pendant la campagne pour le référendum de mai 2005 sur « le traité établissant une constitution pour l’Europe » qui fut une véritable honte du point de vue de l’organisation et déboucha sur un rejet des Français. On sait que la fameuse « constitution » fut finalement adoptée sous le vocable « traité de Lisbonne » sans consultation des Français. Ce que ceux-ci savent peu, c’est que la plupart des peuples européens consultés ont voté comme eux. Ceci pour la forme. Sur le fond, l’Histoire a démontré que les pays nouvellement admis s’en trouvent souvent bien pendant la première décennie d’appartenance à l’UE. Cela, parce que les fonds européens attribués à cette occasion servent à booster leur activité. Les choses se gâtent quand, les investissement ayant été effectués et les financements dépensés, les pays se retrouvent avec des équipements surdimensionnés sur les bras, la tutelle pesante de l’Europe et, surtout, un mode de vie et des réformes sociétales à assumer contre leurs propres us et coutumes. Ce processus a été celui de tous les pays de l’UE (voir l’état de l’Espagne, du Portugal et, surtout, de la Grèce). Ce qui est nouveau, c’est que la déliquescence de l’Europe s’est opérée sous les yeux des autres peuples, dont les Ukrainiens. S’ils étaient consultés, ce qui est peu probable, ceux-ci, instruits des risques encourus, voteraient-ils pour l’adhésion ? J’en doute. Et accepteraient-ils, eux qui viennent de chasser du pouvoir un despote, que l’adhésion leur soit imposée sans consultation ? Je ne le crois pas non plus.

    Les problèmes immédiats de l’Ukraine. Autrement dit, l’argent. « Ukraine : la Russie sort les griffes, les Etats-Unis le chéquier ». C’est le titre d’un article du Monde du 26 février. Renseignement pris, le titre est plus impressionnant que les chiffres car le fameux chèque promis ne dépasserait pas 1 Md de dollars alors que les Ukrainiens estiment leurs besoins à 35 Mds$ en deux ans. Quant aux Européens, ils n’iraient pas au-delà d’une garantie sur un prêt du FMI d’1,5 Md. Toute la versatilité et l’irresponsabilité des Occidentaux est là. Après avoir joué les boutefeux et envoyé les Ukrainiens au casse-pipe au nom de leur amour de la démocratie et de l’Europe, ils n’ont plus que des cacahuètes à proposer lorsqu’ils s’agit de les aider à sauver leur pays de la faillite. Pour mémoire, ce sont 15 Mds$ que la Russie s’était engagée à apporter à l’Ukraine en échange de son rejet des propositions de rapprochement avec l’UE, dont 3 déjà versés et 2 gelés à la suite de l’éviction du président Ianoukovitch. Si celui-ci a fini par se retourner vers la Russie après avoir longuement flirté avec les Européens, il y a des raisons qui ne peuvent manquer de conduire ses successeurs, tout différents soient-ils, aux mêmes conclusions. D’ailleurs, notre ministre des affaires étrangères Laurent Fabius a donné l’exemple en lançant un appel pathétique à la Russie pour qu’elle « respecte ses engagements ». Autrement dit, Fabius demande à Poutine de donner les 15 Mds promis à Ianoukovitch élu démocratiquement (on a tendance à l’oublier) à ceux qui l’ont chassé manu militari. On marche sur la tête !

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    L’Histoire : la Crimée. Les Ukrainiens dans leur ensemble rejetteraient-ils un contrat d’association avec l’Europe s’ils avaient le sentiment que celle-ci  leur apporterait un surcroît de bien-être ? Sans doute, non ! S’associeraient de bonne grâce à une Europe hostile à la Russie ? A coup sûr, non ! L’Ukraine est russe depuis trois-cents-quarante ans. Toute son histoire est liée à celle de la nation sœur et voisine. Parlé par près d’un cinquième de la population, majoritaire dans l’Est, dans le Sud et à Kiev, le Russe est une langue familière à tous les Ukrainiens. Mais, à supposer que l’Europe exerce sur l’ensemble des Ukrainiens une attraction telle que la majorité d’entre eux souhaitent s’en rapprocher, une région au moins y est manifestement tout à fait hostile : c’est la Crimée[3]. Rattachée sans consultation de sa population à l’Ukraine par Kroutchev en 1954, la Crimée a gardé son statut de république autonome. Elle n’est, en quelque sorte, que formellement détachée de la Russie, dont la flotte de la Mer noire est basée à Sébastopol. L’UE arriverait-elle par la politique à obtenir de la Crimée ce que la coalition de l’Angleterre, de la Turquie, de l’Italie et de la France de Napoléon III n’obtinrent pas par la guerre en 1853-56, qu’elle se détache de la Russie ?

    Les Russes accepteraient-ils de perdre leur Côte d’Azur ? Les Ukrainiens seraient-ils prêts à mourir pour Sébastopol ? Et la flotte, à la fois russe et ukrainienne[4], qui y est ancrée, y compris des sous-marins nucléaires, pour qui combattrait-elle ? L’Ukraine ou la Russie ? Instruits par l’exemple géorgien qui a vu en 2008 l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud prendre leur indépendance avec le soutien de la Russie sans que l’Europe ne bouge le petit doigt, les Ukrainiens sont-ils disposés à engager un bras-de-fer voué à l’échec ?

    Quelque chose me dit que les apprentis-sorciers  européens qui, à la suite de Bernard-Henri Lévy et par haine pour Poutine, s’excitent en espérant voir les Russes et les Ukrainiens s’étriper, en seront pour leurs frais.



[1] J’ai consacré plusieurs pages de La France Confisquée à l’espèce de billard à trois bandes qui permet d’enrichir des entreprises amies par le biais du financement d’infrastructures dans les pays nouvellement admis dans l’UE. J’y reviendrai ici prochainement.

[2] Au moment où j’écris ces lignes, j’entends un intervenant de BFM-TV dire, à propos de la sécession éventuelle de la Crimée, qu’il faut « parler avec les Russes ». C’est un minimum.
[3] C’est là, à Yalta, que Staline réussit, en endormant Roosevelt et en soûlant Churchill, à leur extorquer les funestes  accords du même nom.
[4] Ce qui indique combien les deux nations sont – provisoirement ? – imbriquées.
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