Réformes sociétales contre les peuples : la démesure.

    La cascade de réformes sociétales que le gouvernement français a imposée et tente encore d’imposer est, comme l’instrumentalisation de l’école au service d’idéologies antifamiliales et antinationales, l’expression d’une dérive de l’esprit public. Dans L’identité malheureuse, Alain Finkielkraut assimile avec pertinence ce comportement à ce que les Grecs anciens appelaient l’hybris, la démesure. A la lecture du passage en question, je suis resté sur ma faim, l’auteur n’ayant pas jugé bon de développer. J’y reviens à ma façon en deux articles, certains de mes lecteurs m’ayant reproché d’être quelquefois trop long.

Prométhée ou le mythe galvaudé.

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    De tous les personnages de la mythologie grecque, celui de Prométhée est sans doute le plus cité et le plus galvaudé. Ce qu’on en retient le plus souvent, c’est, selon la tradition, Prométhée volant aux Dieux le feu symbole de la connaissance et des vertus industrieuses pour le donner aux Hommes. Prométhée se confond alors avec la notion de progrès. Ce qu’on oublie le plus souvent, c’est que, dans l’histoire, il est celui qui vient réparer les bêtises de son frère Epiméthée à qui il a eu l’imprudence de confier le soin de répartir les dons entre les créatures. On remarquera au passage que, en l’occurrence, Prométhée ne mérita pas son nom qui veut dire « Celui qui voit loin » « Prévoyant ».

    Pour mémoire, Epiméthée (« Celui qui réfléchit après coup ») ayant distribué un peu vite les attributs entre les animaux se trouva dépourvu lorsque vint le tour de l’Homme. Poil, écaille, force, taille, vitesse, détente, crocs, griffes, vue, ouïe, tous les moyens de protection, qu’ils fussent de défense ou d’attaque, de fuite ou de camouflage, tous les sens utiles à la survie avaient été dévolus aux autres créatures, fussent-elles de la plus vile essence. Rien ne restait à l’Homme à part cette curieuse main dotée d’un pouce opposable aux autres doigts dont il ne savait que faire. D’où la nudité et la faiblesse qui sont notre lot. Appelé au secours, Prométhée, avec la complicité d’Athéna, parvint à s’introduire dans l’Olympe, vola le feu sacré et le donna aux hommes en même temps que la raison. Pour cela, il fut condamné par Zeus à être attaché à une montagne (le Caucase ou l’Atlas) et à voir éternellement son foie dévoré chaque jour par un aigle et reconstitué pendant la nuit.

    Prométhée est universellement considéré comme le symbole du progrès. A ce titre, il sert de référence à toute une humanité qui prétend s’exonérer des règles de vie sociale, qu’elle soient d’inspiration divine, morale ou même légale, ce, en vertu d’une vision téléologique qui s’exprime sous la forme : « la fin justifie les moyens ! ». Le problème est que la question de la justification des fins n’est jamais posée. En effet, ces gens ont décidé une fois pour toutes qu’ils œuvraient pour le progrès ; or, le progrès, c’est bien ; donc, ce qu’ils font est bien. Circulez, y’a rien à voir ! Cet apparent syllogisme est en réalité une escroquerie intellectuelle qui rappelle le couple Balkany vu par les Guignols de l’info. On y voit M. Balkany ayant pour témoin de moralité Mme Balkany, laquelle accrédite son témoignage par celui de M. Balkany, lequel etc. Sauf que, ici, il s’agit de questions bien plus dramatiques que la simple corruption publique, tellement répandue qu’elle en est presque devenue une institution.

    Ici, il s’agit de la destruction d’une civilisation et d’une nation. Une mauvaise action qui se traduit par la tentative de mise en place d’un modèle unique à tous points de vue : économique, politique, social, moral ; un modèle d’où les fondements bimillénaires de la vie en société sont abolis et dont le maître mot, le fil rouge, seraient « tout est permis ! ». Peu importe que les peuples soient heurtés, peu importe, quand par miracle ils échappent à la propagande mensongère d’une « opinion publique » à solde, qu’ils expriment leur opposition : les peuples, eux aussi, sont voués à l’abolition. En attendant, soit on évite de les consulter, soit on les consulte mais à la manière des autochtones invités, dans Astérix en Corse, à se choisir un chef en mettant un bulletin dans une urne qu’on jette avant dépouillement. Dans l’ordre nouveau, il n’y aura plus de peuples : il ne restera plus que les sachants et leurs sujets.

    Dans Idée d’une histoire universelle d’un point de vue cosmopolitique où il illustre et développe le mythe prométhéen, Emmanuel Kant explique que la nature a donné à l’Homme venu au monde nu et démuni une arme : des dispositions à la raison, et un destin : l’accomplissement de ses dispositions naturelles mais seulement dans l’espèce. Qu’est-ce que cela signifie ? Que non seulement l’Homme ne naît pas fini, ce qui est aussi le cas de nombre de créatures vivantes, mais que, de plus, il ne se voit jamais fini. Si, dans le règne animal aussi, l’éducation joue un rôle (par exemple, les loutres, dont l’eau est pourtant le milieu « naturel », doivent apprendre à nager), chez l’Homme, ce rôle est décisif. De plus, après une période courte d’éducation, l’animal arrive à maturité en possession de l’ensemble de ses moyens et de ses capacités à utiliser les outils dont la nature l’a doté. La raison, elle, est un moyen potentiel (une disposition) de l’Homme à créer ses propres outils. L’individu, aussi longue soit sa vie, ne peut l’exercer que partiellement et seulement après une période d’éducation longue. Il s’en suit qu’une génération ne voit ni ne profite jamais du progrès auquel elle a contribué en participant sans le savoir et, même, sans le vouloir, au développement des dispositions naturelles de l’Homme. Autrement dit, Kant pose l’accomplissement de ces dispositions comme un but que la Nature a assigné à l’Homme en tant qu’espèce et non en tant qu’individu. Le seul bénéfice personnel que celui-ci trouvera à participer à ce progrès est celui de l’estime de soi. Le progrès n’est pas une donnée figée mais une notion dynamique.

    Encore faut-il que l’Homme entre en société. Pour cela, il doit renoncer à une partie de sa liberté, ce à quoi il ne se résigne pas sans résistance. Chacun en veut toujours plus que ses voisins : c’est l’insociable sociabilité de l’Homme. Pour Kant, en lui, les passions l’emportent toujours sur la raison. Alors, la Nature a recours à une double ruse. La première consiste, par la raison, à faire comprendre à l’Homme que la vie en société procure plus d’avantages matériels (en entreprise, on parlerait de productivité, de rentabilité, de synergie, etc.) ; la seconde est d’utiliser les passions (instinct de domination, cupidité, jalousie, envie, ambition, etc.) contradictoires, antagonistes et rivales comme moteur de progrès. C’est ce que Kant appelle un accord « pathologiquement extorqué » dans l’espoir qu’il devienne une morale.

    Enfin, une fois accompli au niveau d’un peuple, d’une nation, ce dessein social de la nature doit nécessairement, selon Kant, s’extrapoler et se réaliser au plan universel, c’est-à-dire, de l’humanité toute entière. Aïe ! (A suivre)

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