Bolloré et Cie préfèrent Patrick à Martin

Les dessous de l’affaire Vivendi-Numericable

montebourg-maillot                                                                                                   Le ministre bleu-blanc-rouge nous dira-t-il tout ?

    Alors que l’opération paraissait faite pour Bouygues, les dirigeants de Vivendi, maison mère de SFR, ont choisi de négocier en exclusivité avec le propriétaire de Numericable. Les médias s’en étonnent sans trop approfondir. Encore que, si on lit entre les lignes, on sent comme une gêne. Le ministre Montebourg, quant à lui, parle de Patrick Drahi, le propriétaire de la société Altice, en ces termes  : « […]nous avons affaire à un dirigeant qui […] a réussi, il est propriétaire du câble dans de nombreux pays européens, mais qui a une holding au Luxembourg, il est propriétaire de ses actions à Guernesey, la société est cotée à Amsterdam et il est résident suisse. Donc il va falloir qu’il fasse preuve de patriotisme fiscal et qu’il rapatrie un peu tout ça en France. » Cette semaine, on a entendu parler d’un ministre de l’Intérieur tenu à l’écart de l’écoute de Sarkozy par sa police et d’un ministre de la Justice ignorant celle des juges. Voici maintenant un ministre du « redressement productif » qui ne sait pas que le principal personnage de son actualité politique n’est pas français mais israélien et que, s’il doit faire preuve de patriotisme, c’est à l’égard d’Israël et non de la France, ce dont il ne se prive pas tout en profitant largement de la générosité du pays qui l’a formé et en a fait un milliardaire.

    Car Patrick Drahi, et c’est assez dire en quoi la binationalité est une escroquerie, le monsieur auquel notre ministre bleu-blanc-rouge demande des preuves de patriotisme, a renoncé à sa nationalité française pour n’être plus qu’israélien, après avoir été binational le temps d’obtenir un diplôme à Polytechnique et de faire fortune grâce à l’acquisition de 99% du réseau câblé français. Un réseau dont la construction a été en totalité financée par des fonds publics et qui, compte tenu de son coût prohibitif – la télévision câblée coûte près de cinq fois plus que le satellite ou l’ADSL – ne fonctionne plus que grâce aux clients captifs que sont les locataires d’HLM. Sans la complicité des collectivités territoriales qui équipent les logements sociaux sans demander l’avis des locataires, Altice ne pourrait pas gagner d’argent. Apparemment, lesdites, essentiellement des communes, se montrent particulièrement généreuses,  en tout cas, si on se fie au bénéfice réalisé par Altice en 2013 : 1,25 Md€ sur 3 Mds de chiffre d’affaire, soit un taux de rentabilité avant impôt de près de 42%. Or, des impôts, Altice n’en paie pas, en tout cas, pas en France. Et son principal propriétaire (à 75%) moins encore car ses propres revenus sont rapatriés à Guernesey tandis que lui-même, rappelons-le, vit en Suisse.

    Mais ce ne sont pas là les seules curiosités de ce dossier. Les patrons de Vivendi ont choisi de vendre au plus petit opérateur de télécom exerçant en France. Avec un chiffre d’affaire de 1,314 Mds€ en 2013, Numericable est près de huit fois moins gros qu’SFR. C’est la grenouille qui veut avaler le bœuf. Pour réaliser son opération, l’acheteur Patrick Drahi devrait emprunter plus de la totalité de son propre patrimoine, soit 6 Mds€. Les personnels de SFR ont raison de s’inquiéter des suites de l’opération, notamment pour leurs emplois. Économiquement, l’opération paraît hallucinante mais j’ai dans l’idée que beaucoup de monde y trouvera son compte. Par exemple, les banques partenaires du vendeur.

    Vivendi, le propriétaire de SFR appartient à un groupe « privé » parfaitement caricatural du système français d’intérêts croisés entre des entités publiques et privées qui conduit à la confiscation des richesses du pays par une mafia politico-ploutocratique. Le phénomène est impressionnant[1]. Plus de 90% des entreprises du CAC 40 sont ainsi « confisquées », la dernière en date étant Peugeot. En France, il ne reste plus guère que la famille Michelin qui contrôle encore son patrimoine industriel. Vivendi, ex-Générale des eaux, a toujours été dirigée par des hauts fonctionnaires très liés aux partis politiques[2]. L’actionnariat, lui, est, du fait des conditions de souscription imposées aux particuliers lors des fausses dénationalisations opérées par Edouard Balladur, particulièrement diffus. Cela permet à quelques ploutocrates « introduits » comme Vincent Bolloré de contrôler ensemble les sociétés en question sans avoir à y mettre beaucoup d’argent. Les vingt premiers actionnaires totalisent à eux tous moins de 40% des parts de l’entreprise. Le Groupe Bolloré en détient 5%, ce qui permet à son propriétaire de faire la loi à Vivendi, avec la complicité de collectionneurs de conseils d’administration comme Henri Lachmann ou Claude Bébéar et, surtout, celle du troisième pilier du système, les banques Société générale, Crédit agricole via sa filiale Amundi, Caisse des dépôts et consignations, qui est devenue depuis quinze ans un véritable receleur des turpitudes politico-financières en tout genre[3].

    Je recommande au lecteur de s’intéresser de près à cette entreprise et à son développement. Il y verra comment la politique sert uniquement les intérêts de ces entreprises et comment celles-ci servent en retour les politiques. Par exemple, la loi n’autorise pas les procédures collectives (class actions). Cela permet aux dirigeants de l’entreprise de faire ce qu’ils veulent sans que les petits actionnaires puissent valablement les en empêcher. Des petits actionnaires par ailleurs dorlotés car, grâce à la complaisance de l’État, Vivendi, comme tous les opérateurs téléphoniques, fait d’énormes bénéfices (2,78 Mds€ en 2013 pour un chiffre d’affaire de 22,135 Mds€, soit une rentabilité nette de 12,55%), ce, malgré les salaires faramineux versés aux dirigeants… et aux animateurs et « consultants » de Canal +[4], par exemple. Du coup, les actionnaires ont vu leur patrimoine rémunéré à 14,9%. Ça calme les mécontents ! (Voir, si vous aimez les chiffres)

    Le système est de règle dans toutes ces entreprises faussement privées dont Veolia est sans doute la plus représentative. Mais comme il faut bien que quelqu’un règle la note, c’est le consommateur et le contribuable qui s’y collent ; le premier en payant beaucoup plus cher que les autres Européens ses abonnements téléphonique et télévisuel ; le second, en compensant le manque à gagner fiscal dû aux nombreuses niches du même nom que l’État réserve à ces entreprises. On se demande alors quel est l’intérêt pour lui de leur faire autant de facilités. Pour lui, nul, mais pour les politiques qui sont censés servir la Nation, énorme, en financement des partis (tous sauf le FN, évidemment) et en emplois plus ou moins fictifs. Combien de permanents de ces partis, combien d’élus, d’assistants et de proches d’élus émargent à ces sociétés ?

    Enfin, il est un aspect de cette affaire particulièrement tordu dont je ne serais pas étonné que nos chers médias ne parlent pas. En tout cas, tant que la patate est chaude. L’embrouille autour de l’annonce de la négociation en vue de la vente de SFR à Numericable à un moment où Arnaud Montebourg et Martin Bouygues croyaient l’affaire faite en faveur de celui-ci comporte un volet boursier que, jusqu’à cette heure tardive, je n’ai vu évoquer nulle part. Vendredi 14 à 18h05, le Figaro-bourse titrait : « Dans un marché déprimé à Paris, Numericable s’envole ». CQFD ! En une journée, l’action prenait 15,49% pendant que Bouygues, le cocu de l’histoire, perdait 6,78%. D’ici qu’on apprenne que l’équipe Bolloré a acheté massivement de l’une et vendu de l’autre avant de faire son annonce, il n’y a pas loin. Mais, je vous rassure, on attendra un peu avant qu’on nous le dise. En tout cas, le fait que l’opération ait été annoncée à quelques heures de la fermeture de la bourse pour deux jours a comme des relents de délit d’initiés. Et, quoi qu’il arrive à présent, certains des acteurs de cette mauvaise pièce n’auront pas perdu leur temps. A suivre !



[1] Un système que j’ai disséqué, expliqué et illustré dans la France confisquée. Les nationalisations de 1983 puis les fausses dénationalisations de 1986 au profit de la haute fonction politisée a propulsé à la tête de l’économie française d’anciens membres de cabinets ministériels tant de gauche que de droite.
[2] Les quatre derniers présidents de Vivendi : Jean-François Dubos (président depuis 2012), directeur-adjoint du cabinet du ministre de la défense Charles Hernu de 1981 à 1984 ; Jean-Bernard Lévy (X) (2005-2012), directeur de cabinet de Gérard Longuet, ministre de l’Industrie, etc. de 1993 à 1994 ; Jean-René Fourtou (X) (2002-2005, actuel président du Conseil de surveillance), ex-PDG du groupe nationalisé Rhône-Poulenc (devenu Aventis) de 1986 à 1999 ; Jean-Marie Messier (X, ENA, inspecteur des Finances) (1996-2002), ex-directeur de cabinet (1986-1988) de Camille Cabana, ministre délégué chargé de la Privatisation, devenu président de Vivendi (ex-Générale des eaux, de statut privé mais contrôlée par l’Etat via des participations croisées avec le groupe public Saint-Gobain-Pont-à-Mousson).
[3] Voir à qui et dans quelles conditions sa filiale FSI-Fonds stratégique d’investissement distribue l’argent public ; vous y trouverez, par exemple, la société éditrice des disques de Carla Bruni à hauteur de 3 millions d’€uros (!).
[4] 50 000 € par mois à Jean-Michel Apathie, notamment. A multiplier par deux ou trois, voire quatre pour les grands animateurs permanents de la chaîne.
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