Gaz de schiste algérien : miracle ou mirage ?


    J’ai écrit dans Mon blog-notes du mardi 22 avril 2014 que l’affaire ukrainienne sentait le gaz. Je ne croyais pas si bien dire, si j’en crois un article de Médiapart que je viens de découvrir (lire). La stratégie de marginalisation et de strangulation de la Russie par l’économie passe par le gaz de schiste. L’Algérie, dont les réserves sont estimées à plus de 17 000 milliards de m3, est, dans cette perspective, un terrain de jeu privilégié pour les Américains. Est-ce bon pour elle mais, surtout, sera-ce profitable aux Algériens ?

L’Algérie, un pion des Américains aux mains des « barons de l’import-import ».

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    On connaissait l’Algérie satellite de la France, ce qu’elle est toujours peu ou prou. La voici sous influence américaine. Quinze jours avant la présidentielle, le Secrétaire d’État John Kerry rendait visite au grabataire président algérien, ce qui fut interprété comme un soutien. Il lui demanda d’augmenter sa production pétrolière et gazière pour, dans un premier temps, rendre l’Europe moins dépendante de la Russie et ainsi, dans l’immédiat, participer à l’entreprise de marginalisation de Vladimir Poutine. Pour le long terme, il a de nouveau plaidé l’engagement massif de l’Algérie dans la production de gaz de schiste dont elle détient les 3èmes réserves mondiales, soit entre 17 et 20 000 milliards de m3. 

    La réponse de l’Algérie était déjà dans les tuyaux : elle a rapidement modifié sa loi sur les hydrocarbures pour en permettre l’exploitation. Il est vrai qu’un pays dont le gaz fossile est la plus grosse source de revenus est déstabilisé par l’émergence d’une énergie moins chère. Dès lors, ils n’a d’autre choix que la fuite en avant. Il est vrai aussi que cela arrange bien le système militaro-oligarchique algérien qui trouve là matière à multiplier de manière exponentielle ses profits déjà gigantesques. C’est évidemment un atout formidable pour les Américains dont l’industrie extractive de gaz de schiste, qui fournit 20% des besoins des États-Unis en énergie, est la plus puissante du monde. Mais les industries européennes ne seront pas lésées, au contraire. Bridées en Europe par l’écologisme, elle pourront donner toute leur mesure dans les pays, dont l’Algérie, moins regardants sur les procédures et sur les risques.

« Fais ce que je dis, pas ce que je fais ! »

    Ainsi, l’industrie gazière française aura sa part du gâteau, avec au moins deux ans de retard puisque la Sonatrach algérienne (Société Nationale pour la Recherche, la Production, le Transport, la Transformation, et la Commercialisation des Hydrocarbures), associée à l’américaine Shell, l’italienne Eni et la polonaise Talisman, a commencé son exploitation en 2011 près de Tamanrasset. Lors de la visite en 2012 de François Hollande en Algérie, le ministre de l’industrie Nicole Bricq, pourtant opposé à l’exploitation du gaz de schiste en France, avait organisé un entretien entre les dirigeants de la société française Saltel Industries et ceux de la Sonatrach. Et, dès décembre 2012, l’Algérie décidait de signer avec la France un accord pour permettre les recherches de gaz de schiste sur son territoire.

    Pour la France, c’est une très bonne nouvelle car il faut vraiment être déconnecté des réalités, comme le sont les écolos à la mode européenne, pour, seuls au monde, renoncer à une ressource alternative au pétrole et au gaz fossile. Pour les Algériens, c’est une autre histoire. Je ne parle pas, évidemment, des risques écologiques, dont j’estime qu’ils ont raison, comme tout le monde, de les prendre. Mais je crains que ce soit un nouveau prétexte donné à un pays qui a déjà gâché bien des atouts pour reculer encore l’horizon de son développement.

    Quand, en 1962, la France a été « chassée », comme disent les Algériens en se gargarisant d’une victoire qui ne fut rien d’autre en réalité qu’un abandon bien monnayé, le pays était le grenier et le verger de l’Europe, comme il l’était déjà pour la Rome impériale. Aujourd’hui, il importe pratiquement 100% de ses besoins alimentaires. Tant mieux pour l’agriculture française qui trouve là une trop rare filière d’exportation (près de 800 millions d’€uros d’excédents en 2012). La nationalisation des terres et cinquante ans de mono-industrie pétrolière ont ruiné l’agriculture algérienne. Songez que le pays de l’olivier ne produit que 0,7% de l’huile d’olive consommée dans le monde (12% pour la Tunisie, presque quatre fois moins peuplée). Dans la foulée, l’artisanat et l’industrie d’atelier ont périclité au point que l’Algérie importe même ses couscoussiers (!). Quant aux joueurs de luth algérien (oud), ils se fournissent de préférence à… Toulouse. Tout cela, au bénéfice de ceux que les Algériens appellent les « barons de l’import-import ». La France, qui, sur 5,9 mds€ d’exportations en 2013, a enregistré un excédent hors pétrole et gaz de 5,774 mds€, est le pays qui en profite le plus.

 L’Algérie est devenue le Venezuela africain.

    L’industrie pétrolière a tout phagocyté. l’Algérie lui doit ses revenus et le peuple algérien sa misère. Il est vrai qu’il est si simple de faire pomper du pétrole et du gaz, de préférence par des sociétés étrangères, au premier rang desquelles Elf puis Total, de le vendre et d’en dépenser le produit que d’investir et de travailler. Ce système convient parfaitement aux oligarques algériens qui pillent ses richesses car il suffit d’en distribuer les miettes au peuple pour le faire accepter son sort en silence, après en avoir capté au passage la plus grosse part. Le reste, des dizaines de milliards de dollars chaque année, va grossir les stériles réserves monétaires dont, faute d’emploi utile, l’Algérie détient le record par tête : 205 mds$ fin 2012, soit 5 400 $ par habitant, à comparer aux 3180 mds$ de la Chine (2 356 $ par tête).

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    Ces dernières années, on a pu penser que le pouvoir algérien avait enfin décidé, trente ans après eux, mais il n’est jamais trop tard pour bien faire, d’agir comme les émirats du golfe qui ont décidé de réserver au moins 1/5è de leurs ressources à l’épargne et à l’investissement productif, en vue, le pétrole et le gaz n’étant pas éternels, d’assurer l’avenir des générations suivantes. On a vu ce que ça donne avec le Qatar, qui possède une bonne partie du patrimoine boursier et immobilier de luxe de la France. Mais, plutôt que d’investir massivement dans les moyens de production, ils ont préféré multiplier les infrastructures et distribuer aux « jeunes » désœuvrés des prêts à taux zéro. Et c’est ainsi que les autoroutes fleurissent, au moins sur plan, mais celles qui sont opérationnelles sont désertées faute de moyens pour les Algériens d’acheter des voitures. D’ailleurs, leur construction ayant été confiée à des sociétés chinoises et japonaises, celles-ci utilisent de la main-d’œuvre importée plutôt que des Algériens. Un comble pour un pays qui comptait 30% de chômeurs en 2000 ! Mais il paraît que ce taux est tombé en 2014 à moins de 10%. S’ils le disent !

    En réalité, l’Algérie est devenue un Venezuela africain. Elle se détruit en s’enrichissant. Et, à l’image de ce qui se produit là-bas en ce moment (dont le Journal de 20 h ne nous dit pas grand-chose), on pouvait craindre l’irruption d’une violence généralisée en Algérie. Encore que le souvenir des « années de braise » (1991-2002) soit de nature à tempérer les esprits chauffés par l’étouffement et la misère. En réalité, Abdelaziz Bouteflika a trouvé le moyen de mater la révolte kabyle en organisant sur elle, avec la complicité des médias français, un black-out total[i]. Quant aux islamistes, il a acheté leur neutralité en les laissant installer leurs bases en Algérie à condition qu’ils n’y fassent aucune opération. Nul n’ignore, par exemple, qu’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), le mouvement djihadiste qui opère au Mali, n’est que le nouveau nom du Groupe salafiste pour la prédication et le combat, qui se distingua dans la décennie 90 en Algérie. De même, son avatar, le Mouvement pour l’unicité (pourquoi « unicité » et non « unité », au fait ?) et le jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO). Bref, en apparence, la révolution n’est pas encore pour demain. Ce, d’autant moins que l’exemple des voisins, de la Tunisie à la Syrie en passant par la Lybie et l’Egypte, n’est pas de nature à donner envie.

Le gaz de schiste est une chance mais pour qui ? L’Algérie ou ceux qui lui sucent le sang ?

    Le système algérien a encore de beaux jours devant lui. Même la pantalonnade qu’il a donné à voir au monde entier la semaine dernière à l’occasion de la quatrième élection d’un Bouteflika qui ne sait plus où il habite, même la certitude d’avoir installé au pouvoir non un mais une dynastie de Bouteflikas, même cette honte que tous les Algériens ont dû ressentir ne les feront pas relever la tête. Il y a fort à parier que la perspective de tirer de son sous-sol de quoi entretenir encore le pays pendant au moins soixante ans de plus (potentiel cumulé pétrole + gaz fossile + gaz de schiste) n’incitera pas ses « élites » à le réformer spontanément. J’ai bien peur que les veines du gaz de schiste de la pauvre Algérie donneront, avec la bénédiction de nos élites occidentales intéressées, aux vampires qui lui sucent le sang de bonnes raisons de se lécher longtemps encore les babines.



1 La mort dans une embuscade de onze soldats algériens près de Tizi-Ouzou ces jours derniers a pu rompre le plafond de verre de la désinformation mais ce n’est pas un cas isolé.

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