La guerre des civilisations, c’est ici et maintenant ! (2/2)

    J’aime beaucoup Eric Zemmour. Je l’admire et je l’envie. Bien qu’il soit né en métropole et moi en Algérie française, je me plais à penser que nous avons été nourris aux fruits de la même terre et je crois bien que nous avons été élevés avec la même attention et la même rigueur. Nous aimons les mêmes choses, la civilisation romaine, la littérature, l’école, le foot, Led Zeppelin, et je suis sûr que dans nos cités respectives, nous avons vécu la même vie (plus confortable pour lui que pour moi, mais qu’importe) et ressenti les mêmes émois. Et nous pensons à l’unisson. Quand il passe à la télé, je finis ses phrases, il me transporte et il m’énerve. Et j’ai peur pour lui parce qu’il se fait rouler dans la farine par des malfaisants patentés. J’ai pour lui une affection de grand-frère à la mode berbère, à la fois protectrice et moralisatrice. Aujourd’hui, j’ai envie d’exercer ce droit d’aînesse.

Lettre à Eric

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Cher Eric Zemmour,

    Samedi dans la nuit, j’ai regardé l’émission de Ruquier On n’est pas couché, sur France 2. Vous en étiez à la fois l’invité, la vedette et le fil rouge. En voyant que Cohn-Bendit en était l’invité politique, moi qui ne regarde plus cette émission qui a perdu tout son sel, toute sa substance et, même, tout son sens depuis que vous n’en êtes plus, je me léchais d’avance les babines à la perspective de la joute à venir. Certes, je savais aussi que, trois heures durant, vous alliez servir de punching-ball à une meute de chiens qui ne connaissent que trop bien vos faiblesses. Zemmour ? Trop gentil ! Trop naïf ! Trop premier degré ! Trop épris de débat ! Trop peu politique ! Trop peu guerrier ! Et si peu rhétorique, si dédaigneux de toute dialectique !

    Et pourtant ! Qu’il est facile de contrer cette bande de nuls qui composent l’équipe d’un Ruquier plus nul encore ! Depuis le départ de Natacha Polony, l’émission a, de ce point de vue, touché le fond. Un animateur qui rit de ses propres blagues, un Caron haineux n’ayant pour arme que sa hargne de roquet végétarien et une Léa Salamé qui n’en peut plus d’avoir été promue à la place de Pascale Clark sur France Inter. Mais, au lieu de rompre avec les manières, le ton et le phrasé insupportable de celle-ci, elle n’a, au contraire, de cesse que de lui ressembler jusqu’aux mimiques. Mais là où ça passe à peu près à la radio, à la télé, c’est juste insupportable[1].

Zemmour ? Trop gentil ! Trop naïf !

    Que vous débattiez avec Cohn-Bendit était dans l’ordre des choses et c’était bien parti. Vous l’avez très vite mis face à ses contradictions. Mais ça a dégénéré à cause d’une futilité. Il a suffi à Ruquier de ressortir un extrait de l’émission Ça se dispute sur I-Télé, où, face à Nicolas Domenach, vous aviez pronostiqué la victoire du Brésil sur l’Allemagne en demi-finale de la Coupe du monde, pour retourner la situation contre vous. En cause : votre mauvaise foi et votre entêtement très « premier degré » à expliquer l’inexplicable, qui vous ont, une fois de plus, perdu. Car ce n’était pas la première fois qu’on vous faisait le coup. A chaque fois que vos ennemis veulent vous confondre, ils ressortent cet épisode. Et, à chaque fois, vous tombez dans le piège. Or, tout le monde sait que vous êtes un chic type : il vous était donc facile de vous en sortir en battant votre coulpe avec, si possible, une pointe d’humour. Non ! Il fallait que vous niiez sérieusement l’évidence. Or, vous avez bel et bien pronostiqué la défaite de l’Allemagne. Pire : vous avez persisté dans votre thèse hasardeuse selon laquelle le multiculturalisme appliqué au sport affaiblit les Nations. Ce faisant, vous donnez depuis des années à vos ennemis des verges pour vous battre.

    C’est un fait : les grandes équipes française de football ont toujours compté en leur sein de très grands joueurs issus de l’immigration. Du coup, il est facile à un Domenach ou à un Cohn-Bendit de citer, parmi bien d’autres, Kopa, Platini ou Zidane. Mieux, arguant de l’origine immigrée de ces trois joueurs,[2] ils n’hésitent pas à retourner votre thèse contre vous en prétendant que c’est grâce à la présence de ces trois-là et à d’autres « étrangers » dans les équipes de France de 58, 82, 86 et 98 qu’elles ont si bien réussi leurs coupes du Monde respectives. Ils ont tort. Mais vous aussi avez tort. Quand un sportif entre en lice, sur un terrain de football, de basket ou de hand-ball, sur un ring ou dans un stade, c’est un individu, un être de chair, de sang et de sens qui s’exprime, pas un être social ou racial. Le racialisme est une grille de lecture insupportable. Appliqué au domaine du sport, il me hérisse au plus haut point. Domenach et Cohn-Bendit, et tous ceux qui, comme eux, pratiquent la dévalorisation de soi (une des « passions tristes » de Spinoza) ont tort de dire que c’est grâce aux enfants d’Immigrés que les équipes de France, d’Allemagne ou de Navarre gagnent des matches. Mais vous avez tout autant tort de dire que c’est à cause du multiculturalisme que les mêmes perdent. Ce que la Coupe du Monde de 2014 a parfaitement démenti puisque l’Allemagne a corrigé le Brésil (7-1) et que les deux adversaires qui lui ont posé les plus sérieux problèmes furent la France (qui aurait dû aller en finale, mais c’est une autre histoire), équipe multiethnique, et … l’Algérie, équipe binationale (!).

Le racialisme est une grille de lecture insupportable.

    Cher Eric, ces assertions, la vôtre et celle de nos ennemis, sont deux faces d’une même démarche qui consiste à convoquer l’ethnologie pour conforter la politique. La différence entre eux et vous, c’est que vous êtes sincère et que eux savent parfaitement ce qu’ils font et quelle cause cachée, celle du multiculturalisme, ils servent. Cette polémique parfaitement superficielle en apparence cache un enjeu vital et deux questions qui regardent, non pas les sportifs mais les Français dans leur ensemble. L’enjeu est le devenir de la Nation France ; les deux questions sont celles du modèle de société (assimilation, intégration, insertion, ou, comme on le voit dorénavant, intrusion[3]) et celle, résultante de la première, de la politique d’immigration. Je remarque en passant que les équipes de France de foot de 1958 et de 1982-1986 étaient composées en partie d’enfants d’Immigrés parfaitement assimilés ; celle de 1998 était pleine de jeunes pour lesquels, même si la question des origines était en débat, l’appartenance à la communauté nationale ne se posait pas (on ne voyait pas, alors, de joueurs d’origine maghrébine ou africaine faire un prière musulmane avant les matches) ; enfin celle de 2010 était coupée en deux : les Musulmans et les autres, les premiers se renvoyant au mieux à une « nationalité » autre que la française qui peut être celle des parents ou, s’agissant des convertis, celle de l’Oumma et, c’est plus dangereux, à une allégeance exclusive à l’Islam. Le problème n’est pas de savoir si, quand ils ont l’occasion de marquer un but en équipe de France, Benzema et Giroud pensent à la France, à l’Algérie ou à l’Islam. Je suis sûr, et je ne doute pas que vous pensiez comme moi, que, à cet instant-là, leur digestion soit infiniment plus déterminante que leur religion. Quant à poser en loi que l’appartenance ethnique, nationale ou religieuse des éléments du groupe France joue comme une force transcendante sur leur comportement sur le terrain, permettez-moi de penser que ce ne serait rien de plus que de la branlette intellectuelle. De ce point de vue, leur intelligence ou leur connerie sont infiniment plus influentes.

    Evacué Cohn-Bendit, vous vous retrouvez sur la sellette – c’est vraiment le cas de le dire – face à au duo Caron-Salamé. Caron a dû visionner les anciennes éditions d’ONPC, celles où vous œuvriez en compagnie de Polac puis de Naulleau. Mais, manifestement, il confond énergie avec rage, pugnacité avec acharnement, humour avec sarcasme, moquerie avec foutage de gueule. Mais, tout nul qu’il est, il a trouvé le moyen d’exploiter vos erreurs. Alors que, à propos de l’immigration,  vous aviez probablement raison sur l’essentiel (le nombre de 12 millions d’Immigrés en France), vous avez avancé des statistiques imprécises à l’appui desquelles vous avez cité une obscure note préfectorale alors que tout le monde peut presque en temps réel accéder aux chiffres de l’INSEE. Voici, bruts de décoffrage, ceux publiés par l’INSEE pour 2011 : Immigrés : 5 605 000 ; Étrangers : 3 889 000 ; enfants de moins de 18 ans vivant au sein d’un foyer immigré : 2 750 000, dont 2 374 000 nés en France. Des chiffres qu’il faut manier avec précaution car ils ne rendent que partiellement compte des réalités de l’immigration : certains se recoupent, d’autres se contredisent. A croire que les statistiques sont là pour entretenir le flou et permettre à des Caron de contredire des Zemmour sans avoir à fournir des preuves. Pour l’INSEE, un Immigré est une personne née étrangère à l’étranger et résidant en France. Il y a des Immigrés de nationalité française, d’autres de nationalité étrangère. A cette aune, il manque au moins une donnée : le nombre total de personnes nées dans un foyer immigré, pas seulement celui des enfants de moins de 18 ans. D’autre part, la somme des étrangers vivant en France et des Immigrés ayant acquis la nationalité française au 1er janvier 2011 est, selon l’INSEE, de 6 581 000 personnes ; c’est 1 088 000 de plus que le nombre d’Immigrés répertoriés à la même date (5 493 000). Ajoutons-y les 604 714 nouveaux entrants officiels de 2011 à 2013, on atteint 7 185 000. En étudiant de près les chiffres de l’INSEE, on constate que les enfants nés en France dans des foyers immigrés ne sont pas comptabilisés comme tels, ce qui est conforme à la définition indiquée plus haut. Or, le nombre total d’enfants nés dans un foyer d’Immigrés entre le 1er janvier 1996 et le 1er janvier 2014 est d’environ 3 500 000 (j’écris « environ » car ce nombre ne figure pas dans les statistiques de l’INSEE ; il résulte d’un calcul que j’ai effectué à partir de données disparates fournies par ledit INSEE). Total au 1er janvier 2014 : 7 185 000 + 3 500 000 = 10 685 000. Avec les  clandestins, par nature inchiffrables, le nombre de 12 millions d’Immigrés de première et deuxième génération en France est parfaitement concevable. De fait, 21 millions de Français ont au moins un parent ou un grand-parent immigré.

C’est fini, le temps où vous étiez un intellectuel aux mains propres…

    Cher Eric, toute cette démonstration n’avait qu’un but : vous démontrer que, même si vous aviez pris soin de vous munir de toutes les statistiques de l’INSEE, même si vos procureurs d’ONPC vous avaient laissé tout loisir de développer une argumentation chiffrée, vous n’aviez aucune chance de convaincre les téléspectateurs. Et vous couriez le risque, comme cela s’est produit, de vous voir acculé dans les cordes par un méchant cabot comme Caron. Or, si un type qui ne vous arrive pas à la cheville a pu vous déstabiliser, c’est que vous jouez beaucoup trop le jeu du débat. Vous n’avez pas réalisé que vous débattez avec des gens qui vous combattent. Ouvrez les yeux : partout où vous mettez les pieds depuis deux ans, vous vous heurtez à des gens qui vous attendent de pied ferme pour vous faire payer votre liberté de penser, votre capacité à penser par vous-même et, conformément à l’enseignement des philosophes, contre vous-même. Ce, d’autant plus sauvagement que vous étiez des leurs. Vous êtes puni parce que vous remettez en cause ce que vous appelez vous-même la doxa dominante, parce que vous avez commis la transgression suprême : trahir le pacte secret qui cimente la grande famille antinationale en remettant en cause l’Histoire telle qu’elle a été réécrite par elle et pour elle, et en ne respectant pas l’omerta sans laquelle elle ne pourrait plus gouverner la France à son seul profit au risque de la pousser au suicide.

    C’est que, insensiblement, vous avez changé de statut. C’est fini, le temps où vous étiez un intellectuel aux mains propres qui joutait à fleuret mouchetés avec d’autres intellectuels aussi policés que vous. Finis, les concepts métaphysiques auxquels un Caron, une Salamé ou un Ruquier (lui, au moins, a l’honnêteté de le reconnaître) ne comprend que tchi. Avez-vous remarqué leur tête d’ahuris quand vous leur avez expliqué votre thèse de la « déstructuration » ? Finie, l’abstraction ! Vos mains sont pleines de cambouis et vous ne le voyez pas. Depuis deux ans, que vous le vouliez ou non, vous avez passé le Rubicon. « Alea jacta est ! », il faut tirer le glaive et entrer dans l’arène. Vous avez quitté votre costume d’observateur et de commentateur de la vie politique pour celui de prescripteur, d’homme d’influence. Les Français vous écoutent. Dorénavant, vous êtes en mission : profitez de votre notoriété pour leur dire la vérité. Pour y réussir, vous ne devez plus répondre aux questions tordues mais parler aux Français par-dessus l’épaule de ceux qui vous les posent ; à l’interviewer qui vous dit : « Ce n’est pas la question », apprenez à répondre : « Oui, mais c’est ma réponse ! » ; allez sur les plateaux avec un plan préconçu et appliquez-vous à le respecter ; veillez à ne plus vous laisser embarquer dans des discussions sans fin sur des sujets subalternes au risque de passer à côté de l’essentiel. Enfin, apprenez à donner des coups de boule ! (C’est une image ! N’allez pas donner un coup de boule à Léa Salamé à la manière de Brandao sur Thiago Motta !)

Exigez de vos censeurs qu’ils disent aux Français de quelle chaire ils prêchent !

    Par exemple, samedi, Léa Salamé (qui se prend décidément pour le produit d’une union entre Pascale Clark et Jean-Jacques Bourdin) vous a sommé de vous expliquer sur Pétain, se permettant un « C’est Pétain qui a sauvé les juifs ?! Répondez-moi ! Oui ou non ? » ; puis elle vous a lancé une véritable injonction à réfléchir, penser et agir en juif, allant jusqu’à ce péremptoire « Vous voulez tellement, vous le juif, faire plus goy que goy ! » que j’ai pris en pleine face parce qu’il m’a rappelé mes lecteurs arabes qui, sous prétexte de mes origines, me dénient le droit de penser en Français et m’assignent à une solidarité communautaire dont je hais l’idée. Un débatteur était en droit de lui répondre comme vous l’avez fait, c’est-à-dire en invoquant la doxa dominante. Certes, vous lui avez dit : « Je pourrais monter sur mes grands chevaux et vous dire que c’est antisémite. Je suis un Français qui m’interroge » (j’aurais préféré « un français qui s’interroge » mais passons !) mais ces deux phrases ont été englouties dans le brouhaha. Or, dorénavant, que vous le vouliez ou non, vous n’êtes plus un débatteur mais un homme politique. Face aux médias, votre combat est devenu inégal car, si vous portez vos idées en étendard, vos ennemis, eux, se cachent et combattent masqués, comme des flibustiers. Et les Français ont besoin de savoir qui sont vos procureurs, pour quelle chapelle ils œuvrent, où va leur allégeance. Alors, avant de répondre à vos juges, demandez-leur d’où ils vous parlent ; exigez de vos censeurs qu’ils disent aux Français de quelle chaire ils prêchent. Attaqué par Léa Salamé en tant que Juif, vous étiez en droit de répondre à l’Arabe libanaise. J’aurais aimé que vous demandiez à ce Rastignac en jupons qui elle était pour vous imposer ce prêchi-prêcha impudique et hors de propos. Vous auriez pu suggérer que, par cette question intrusive, Léa Salamé, arrivée en France à cinq ans dans les valises diplomatiques bourrées de billets de banque de son ministre de père, se révélait toute entière. La libanaise porphyrogénète qui n’a pas eu à se battre pour se faire une place au soleil de France vit et se pense comme une Libanaise et non comme une Française. Si vous aviez été dans le combat, vous le lui auriez dit, non pas pour elle (ces gens-là sont trop sûrs d’eux-mêmes pour se remettre en question), mais pour les Français qui vous écoutent et qui se reconnaissent dans votre discours.

    Enfin, cher Eric, oubliez De Gaulle, qui, pour s’assurer le pouvoir, a fait entrer le loup communiste dans tous les rouages de la société française et, même dans le cerveau des français. Et, surtout, oubliez la Gauche, dont vous étiez ; oubliez Chevènement, l’ami du FLN et de Zohra Drif, l’algérienne, poseuse de bombes et tueuse d’enfants piénoirs ! Comme la chèvre de Monsieur Seguin, vous avez réussi à rompre vos entraves ; vous êtes maintenant sur les hauteurs, il n’est plus temps de regarder vers les insectes qui rampent tout en-bas… Assumez votre destin ![4]


[1] Dommage que Virginie Lemoine, la complice de Laurent Gerra, ne fasse plus d’imitations de présentatrices de télé !

[2] Ceux qui me lisent savent que, s’agissant de Zizou, ce n’est pas le cas puisque son père, qui a fait son service militaire dans l’Armée française et a servi dans ses rangs pendant la guerre d’Algérie, était français de naissance et par option.

[3] Vivre en France en bénéficiant de tous ses avantages sans avoir à renier quoi que ce soit ni assumer le moindre devoir. Le syndrome du coucou !

[4] …qui n’est pas forcément de vous faire boulotter, comme la chèvre, par le loup (mariniste) !

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