Le 11 mars 1963, la France perdait un héros (4)

    Pour prolonger notre méditation et notre recueillement au souvenir du martyre de Jean Bastien-Thiry, voici un troisième poème dédié à nos héros morts à la guerre ou assassinés.[1]

Soldat, attends !

Fusillé

Au Colonel Jean Bastien-Thiry

    Au fort d’Ivry le matin du 11 mars 1963. La voix de la conscience parle à chacun des 12 soldats du peloton d’exécution. A moins que ce ne soit la voix du Colonel Bastien-Thiry, ou son âme immortelle, prête à s’envoler. A moins encore que ce ne soit la voix de la France éternelle, ou la voix des combattants et des patriotes qui sont morts pour que l’Algérie reste Française. Peut-être même est-ce le choeur des voix de tous les combattants morts dans toutes les guerres, puisque les hommes ne savent pas vivre en paix.

L’aube a dissipé les ténèbres
Le jour se lève sur la terre
L’âme des morts en temps de guerre
Est présente en ces lieux funèbres.

Attends soldat, attends, attends encore un peu,
C’est un meurtre qui se prépare.
Attends donc un moment avant d’ouvrir le feu,
Avant que la mort ne s’empare
De cet homme au poteau que tu dois fusiller,
Que ton tir fera vaciller.

Attends, soldat, écoute, attends donc un moment.
Ce condamné qui te fait face,
Là-bas, en Algérie, avait fait le serment
De ne jamais quitter sa place,
De garder cette terre et de la protéger
Malgré le risque et le danger.

Attends soldat, attends encore un bref instant
Avant de commettre ce crime !
On t’a menti soldat.
Tu parais hésitant,
Car c’est le sang d’une victime
Que tu devras verser.
Où donc est ton devoir ?
Vas-tu tirer sans t’émouvoir ?

Soldat, attends.
Sais-tu combien de nos soldats
Se sont battus en Algérie ?
Et combien de Français valeureux aux combats
Sont morts là-bas pour la Patrie ?
Ceux qui sont enterrés dans le sol algérien
Sont-ils vraiment tombés pour rien ?

On t’a trompé, soldat.
Tu vas verser le sang
D’un combattant pur et sans tache
D’un officier français.
Cet homme est innocent.
Ce condamné que l’on attache
Avait mis une croix de Lorraine en son coeur
Sous sa vareuse d’aviateur.

Soldat, attends un peu,
Souviens-toi des Pieds-Noirs
Quittant leur province natale,
Leurs maisons et leurs champs,
Leur terre et leurs espoirs,
Echappant à une mort fatale,
Quand ils ont dû choisir valise ou bien cercueil,
L’exil, la misère ou le deuil.

Attends, soldat, attends,
Souviens-toi des Harkis
Livrés sans arme et sans défense.
Quand on leur ordonna de rendre leurs fusils,
Ils croyaient encore à la France.
Ils furent par milliers vendus aux massacreurs,
Au coutelas des égorgeurs.

Soldat, n’hésite plus.
Pourquoi donc trembles-tu ?
Il porte sa Croix de Lorraine.
Sous ce pesant fardeau, il avait combattu.
Il a dépouillé toute haine,
Il n’a jamais trahi, il s’est bien préparé,
Il ne s’est pas déshonoré.

Soldat, qu’attends-tu donc ?
Vise bien droit au coeur.
Cet homme affamé de Justice
Qui refusa le crime et sauva notre Honneur
Est prêt pour le dernier supplice.
II n’espère plus rien de ces vils magistrats
Et de ces lâches scélérats.

Soldat, épaule ton fusil, vise bien droit.
Plus tard, tu verseras ta larme.
Soldat ne tremble pas en appuyant le doigt
Sur la gâchette de ton arme.
Soldat, ne pense à rien.
Ajuste bien ton tir.
Après, viendra le repentir.

Soldat, tu ne sais pas que la majorité
Des habitants de l’Algérie
Voulait rester Française.
La fraternité fut détruite par Barbarie
Et trahison, et les Pieds Noirs abandonnés,
Et les Harkis assassinés.

Soldat, tu dois tuer ce juste au fort d’Ivry.
Un sang pur va couler encore
Pour s’unir à jamais aux récents morts d’Isly
Derrière un drapeau tricolore,
En mars de l’an dernier, marchaient des Algérois.
Ils sont tombés les bras en croix.

Les douze coups de feu bientôt vont retentir.
Déjà cet homme est un martyr.

(Louis de Condé – Fresnes, cellule n°23 des condamnés à mort – 5 août 1965)

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[1] Louis de Condé – Extrait du recueil « Voyages » – en vente à la Librairie de la Tour, 16 rue de la Source de l’Hôpital – 03200 VICHY  Tél 04 70 32 57 83 – 09 54 11 15 79 – Mel : libtour@free.fr

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