Le sport au service de la haine

« Dopage : c’est Poutine qui tient la seringue. » Médias aux ordres

otan_tussie    Très amusante cette campagne antirusse sur le thème du « dopage d’Etat ». Ainsi, il paraît que le dopage des athlètes russes est institutionnalisé ! Et les médias de gloser sur le « consentement des autorités [russes] ». Comme si les « autorités » américaines, depuis 70 ans que leurs athlètes partagent les titres, les médailles et les records avec ceux de l’URSS puis de la Russie, n’ont jamais « consenti » au dopage ! Comme si les « autorités » italiennes n’avaient pas, en leur temps, lancé au vu et au su de tous un formidable programme pour booster (je ne dis pas « doper » mais le cœur y est) les performances de leurs sportifs. C’est ainsi qu’on a vu apparaître la première nation méditerranéenne sur les podiums de l’athlétisme. Pietro Mennea, vice-champion d’Europe du 100 m en 1978 derrière Borzov, établissait, dès l’année suivante, un record du Monde du 200 m qui tiendra dix-sept ans. Un an plus tard, il devenait le meilleur sprinter blanc (j n’ai pas écrit « de race blanche » !).

    Dix ans plus tard, les clubs de football italiens devenaient la terre promise de tous les footballeurs de très haut niveau du monde entier ; les Allemands Rummenigge, Matthäus, Völler, Brehme ; les Hollandais Van Basten, Gullit, Rijkaard, Berkamp, Davids ; les Français Platini, Djorkaëff, Desailly, Zidane, Trézéguet, Deschamps, Thuram, Blanc ; les Brésiliens Ronaldo, Kaka, Maicon, Kafu, Julio Cesar ;et bien d’autres encore venus de tous les horizons. Dans les années 90, la plupart des meilleurs joueurs de football du monde évoluaient dans le championnat italien et devenaient champions du monde pour leur sélection nationale alors qu’ils jouaient sous le maillot d’un club italien. Etonnant, non ? C’était l’époque de la « créatine pour tout le monde »[1], des anabolisants et de l’auto perfusion en Suisse[2].

    L’exemple a vite été suivi par l’Espagne qui gagnait beaucoup en football de club grâce au Real Madrid et au FC Barcelone, eux aussi truffés d’étrangers titrés, mais dont les sélections étaient désespérément absentes des podiums internationaux tant en sports individuels qu’en sports collectifs. A partir des années quatre-vingt-dix, changement à vue. Les jeunes et les olympiques commencent à gagner dans tous les sports ; on les retrouve quelques années plus tard dans les grandes compétitions internationales.

    En cyclisme, d’abord, avec les Delgado, Indurain, Beloki et Contador, mais, dans cette discipline, ils ont vite trouvé aussi fort, voire plus fort, qu’eux, y compris au niveau de la « préparation » : un certain Armstrong. Néanmoins, le premier grand scandale relatif au dopage sportif vient de l’équipe espagnole Festina, au sein de laquelle, un certain Richard Virenque fut dopé « à l’insu de son plein gré »

    En football, évidemment ; la consécration pour l’Espagne, qui n’avait jamais fait mieux que sa quatrième place de 1950, fut la victoire la Coupe du Monde 2010 après le Championnat d’Europe 2008 et avant celui de 2012. Elle a raté la Coupe du Monde 2014, comme beaucoup de grandes nations du football qui, comme elles, ne passèrent pas la phase de groupe : l’Italie, l’Angleterre, la Côte d’Ivoire (devancée par la Grèce et la Colombie), le Cameroun, le Portugal (écarté par les États-Unis). Un effet probable de l’intensification des contrôles anti-dopage en continu qui permettent aujourd’hui de prohiber les substances à effet retard. Néanmoins, l’Espagne fait encore figure de favorite pour les deux prochaines compétitions : les Championnats d’Europe 2016 en France et la Coupe du Monde 2018 en… Russie (!). Mais les jeux sont de plus en plus ouverts.

    En athlétisme, l’Espagne, classée 20ème au palmarès des médailles aux Championnats du Monde n’en a, depuis qu’ils existent, engrangé que 39 dont 8 d’or. Le seul de ses athlètes à avoir accédé au podium mondial depuis 2009 est le marcheur Jesús Angel García, champion du monde 2015 en 20 km après avoir fait 3ème en 2013 et 2ème en 2009. Au niveau européen, c’est mieux (normal, il y a beaucoup moins de concurrents) avec 1 titre et 2 places d’honneur en 2014, 0 et 3 en 2012, 1 et 3 en 2010 et… 11 médailles dont 3 d’or en 2006 (Tiens donc !). Dans cette discipline, elle a du mal à se frayer un chemin au milieu des traditionnelles nations férues d’athlétisme… et très largement en avance du point de vue des techniques de valorisation du talent de ses athlètes, dirons-nous pudiquement.

    Les autres sports, même ceux restés très confidentiels jusqu’alors, profitèrent du système et se mirent à gagner des compétitions internationales : en basket, au plus haut niveau depuis 1991, les Espagnols furent champions du monde en 2006, neuf fois consécutivement dans le carré final des championnats d’Europe et trois fois vainqueurs, en 2009, 2011 et 2013 ;  le handball depuis 1996, champion du monde 2005 et 2013, le volley depuis 1992, champion d’Europe 2007. Les féminines espagnoles ne sont pas en reste : classées quatrièmes mondiales en basket, devant les Françaises, elles ont perdu en finale l’an dernier face aux États-Unis après avoir fini 3èmes en 2010 ; au niveau européen, à l’exception de 2011, elle est présente depuis 1999 dans le dernier carré des championnats qu’elle a gagnés en 1993 et 2013. C’est moins glorieux en hand-ball mais elle ont été 4èmes et 3èmes des Championnats du Monde 2009 et 2011 et deux fois 2émes des Championnats d’Europe (2008 et 2014). Enfin, en volley, les féminines ont gagné les Championnats d’Europe de 2007 après avoir fait 4èmes en 2005.

    En tennis, l’Espagne a gagné cinq fois la Fed Cup (féminines) en 1991, 1993, 1994, 1995 et 1998 et cinq fois la Coupe Davis, en 2000, 2004, 2008, 2009 et 2011. En individuel, après Arantxa Sanchez qui a été numéro 1 dans les années 90 avec 29 titres sur 77 finales disputées, Raphael Nadal est le grand champion espagnol (67 titres dont 9 Roland Garros pour 98 finales). Mais les Espagnols sont nombreux sur les courts, beaucoup plus que les Français, par exemple.

    En réalité, la France est le seul pays où la lutte contre le dopage a été érigée en cause publique. Ce fut sous la férule de la ministre communiste des sports Marie-George Buffet… non sans qu’elle ait pris soin de laisser passer la Coupe du monde de football de 1998 avant de commencer son œuvre salutaire ! Avant cela, les Français bricolaient plus ou moins l’optimisation (je vais finir par tomber en panne de figures de style pour parler du dopage) de leurs performances, et découvraient le vrai dopage en quittant le pays (voir plus haut Festina, football italien). Le modèle s’est peu à peu imposé au reste du monde. Mais le moins qu’on puisse dire est que ça n’a pas été sans mal.

    Les États-Unis ont été les plus rétifs à le mettre en œuvre. Il faut dire que, d’après leur vision du dopage, il n’est pas plus anormal à un sportif de prendre des substances de tous ordres qu’à un trader de se sustenter d’une ligne de coke. Pour les Américains, c’est le non-dopage qui était anormal. En matière de sport comme en affaires, comme au travail et comme en politique ou à la guerre, ils pensent que tout est permis. Ce qu’on aura très bientôt l’occasion de vérifier avec l’application du Traité de commerce transatlantique (TAFTA ou TIPP). Ils ont donc été très longs à admettre les contrôles par des instances internationales. Et quand ceux-ci ont enfin été imposés et généralisés, on a assisté à deux phénomènes : le premier est qu’on a vu gagner aux grands championnats mondiaux et aux jeux olympiques des athlètes qu’on n’attendait pas ; le second est que des champions réputés favoris ont d’eux-mêmes fait forfait. D’autres grandes nations furent concernées par ce phénomène mais, chez les Américains, il fut particulièrement intense. Et ça s’est tout de suite vu aux bilans des médailles.[3]

    C’est ainsi que, aux derniers championnats du Monde d’athlétisme, les États-Unis n’ont récolté que 18 médailles dont 6 en or, à comparer avec les 25 dont 12 de 2011. De son côté, la Russie, 9ème au bilan des nations (il n’y a plus qu’en sport qu’on emploie ce mot), n’en a glané que 4 dont 2 d’or. Apparemment, leur système « d’Etat » est moins performant que la cleanitude officielle de leurs concurrents. A noter que les États-Unis, du coup, se retrouvent 3èmes derrière le Kenya et la Jamaïque. Donc, si on a bien compris, le Kenya, un pays de 41 millions d’habitants dont le nombre de licenciés en athlétisme est infinitésimal par rapport à celui des États-Unis (320 millions d’habitants) arrive à leur damner le pion. Étonnant, non ? (Bis)

    C’est encore plus saisissant quand on évoque le cas de la Jamaïque. Dix pour cent des Jamaïcains pratiquent l’athlétisme. Impressionnant de prime abord mais ça ne fait jamais que 270 000 personnes. Combien aux États-Unis où le sport est considéré et traité (ce qui est très bien) comme une discipline éducative alors qu’elle n’est vue que comme récréative en France ? J’avoue que, malgré mes très longues recherches, je n’ai pas encore pu trouver la réponse ; mais ils se comptent sans doute par millions car il y en a 1 200 000 dans les seules collèges américains (high schools).

    Il est d’autant plus étonnant que ces deux pays soient mieux classés que les États-Unis qu’ils sont tous médaillés, à l’exception d’un Jamaïcain 3è au lancer de poids, dans les courses, de fond pour le premier, de sprint pour le second. S’agissant de la Jamaïque, aucun indice ne permet de soupçonner quoi que ce soit si ce n’est (voir ci-dessous) que nombre de leurs athlètes ont été pris par la patrouille avant les compétitions et n’y ont donc pas participé ; mais il n’en est pas de même du Kenya qui s’est emparé de sept titres et obtenu neuf autres podiums. Pendant les épreuves elles-mêmes, deux des athlètes kenyanes ont été contrôlées positives. La première éliminée aux séries du 400 haies, la seconde ne s’est pas présentée en demi-finale du 400 m alors qu’elle avait battu le record de son pays. Le tout, sous les sarcasmes des commentateurs français en direct. Sarcasmes auxquels, comme de juste, ils ne se sont pas risqués au sujet des « grandes nations du sport », y compris la Russie.

    A propos des athlètes du Kenya, les commentateurs et leurs consultants n’ont pas hésité à évoquer un dopage systématique orchestré au plus haut niveau des « autorités » du pays. Pour les autres athlètes, ceux qui ont été pris et sont revenus après une période de purgatoire, ils ont naturellement rappelé leur passé sans jamais le mettre sur le compte d’un supposé dopage d’État. Même pour les Russes. Et ils ne se sont pas privés de réfléchir aux sanctions qui devraient être prises pour que la dissuasion joue vraiment, citant notamment l’interdiction à vie et le remboursement des sommes gagnées.

    J’ai, avec consternation, appris à cette occasion que les athlètes dopés et condamnés sont tenus de rendre leurs médailles mais pas l’argent mal gagné. Ces gains, les voici (que les âmes sensibles sautent ce passage !) : médaille d’or : 60.000$ (56 000 € au cours du jour) ; argent : 28.000€ ; bronze : 18 700€ ; quatrième : 14 000€ ; cinquième : 9 345€ ; sixième : 5 670€ ; septième : 4 673€ ; huitième : 3 738€. Pour les relais, les primes versées aux équipes vont de 75 000€ pour l’or à 3 738€ pour la huitième. Pour un record, c’est 100 000$ de plus, soit 93 500 €. A cela s’ajoutent les revenus versés par les annonceurs et, surtout, les gains des quatorze meetings de la Diamond League qui suivent la compétition et permettent aux médaillés de monnayer lucrativement leur breloque acquise en trichant. Tout cela reste acquis !

    La Russie, elle, n’a fini que 9è avec 4 médailles dont deux d’or aux Championnats du monde de cette année où les deux athlètes kenyanes dont j’ai parlé plus haut ont été contrôlées positives. Une athlète russe a, lui, été empêchée de se présenter au départ par l’agence antidopage de son pays. En 2011, la Russie était deuxième avec 19 médailles dont 9 d’or (contre 25/12 pour les EU). Deux sprinters étaient déclarés positifs dont un Américain et aucun Russe. En 2013, la Russie avait terminé à la 1ère place au bénéfice du nombre de médailles d’or (7) et elle avait récolté 18 médailles au total contre 25 aux États-Unis. Six athlètes, tous jamaïcains, préventivement contrôlés positifs furent interdits de championnats. Sept autres, tous éliminés en série, furent révélés positifs après coup ; parmi eux, aucun Russe. Il me semble que cela plaide plutôt pour la thèse d’un effort particulier réalisé par les Russes pour nettoyer leurs écuries d’Augias, non ?

    Alors, qui est mis en cause ? Cinq athlètes russes contrôlées positives aux JO de Londres en 2012 : Mariya Savinova et Ekaterina Poistogova, qui ont respectivement remporté l’or et le bronze aux 800m, Kristina Ugarova, Tatyana Myazina et Anastasiya Bazdyreva, toutes trois éliminées en série. What else ? J’ai parcouru nombre d’articles écrits sur le sujet, notamment dans la presse anglaise, la française étant, volontairement à mon avis, assez évasive pour pouvoir entrer dans le jeu des Anglais sans trop prendre le risque d’être démentie : je n’y ai rien trouvé, y compris pour les complices des dopées, y compris pour le laboratoire chargé de l’examen des échantillons, sur lequel plane la suspicion, qui ne soit imputable à leurs homologues d’autres pays. Rien en tout cas qui accrédite l’accusation selon laquelle l’État russe serait derrière tout ça. Quoi qu’il en soit, le scandale arrive bien tard, par rapport aux épreuves incriminées et au nombre de personnes citées.

    On l’aura compris, je ne souscris aucunement à la thèse du dopage d’État. A moins d’admettre que plus les Russes auraient perdu la main puisque plus ils se dopent, moins ils ont de résultats. On nous les aurait changés ! Évidemment, je ne suis pas dupe : il y aura toujours du dopage, y compris dans le sport russe, comme il y aura toujours des braqueurs de banques, des escrocs et des politiciens corrompus. Le dopage, je puis en témoigner pour l’avoir vu dans le football, est inhérent au sport de compétition. Et ça commence très jeune, très souvent à l’initiative des parents eux-mêmes, quelquefois avec la complicité d’entraîneurs[4] indélicats et parfois par le fait des jeunes eux-mêmes. En football, cela commence le plus souvent en cadet (14-15 ans). Parents qui me lisez, si vos enfants sportifs changent de morphologie en quelques mois, si leurs performances s’améliorent du jour au lendemain et si leur comportement se durcit, cherchez à comprendre ! Les amphétamines et les anabolisants sont quasi en vente libre.

    Bref, cette affaire qui survient trois ans après la compétition incriminée tombe à pic pour charger la barque d’un Poutine décrété ennemi mortel de l’occident décadent. Bientôt, on nous dira que c’est lui qui administre les doses ! Halte à l’outrance !

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[1] Gérard Darmon/Oscar Marbello dans l’excellent film de Fabien Oteniente « 3 zéros ».[2] Zidane, transformé en athlète après quelques mois passés à la Juventus de Turin, a admis y avoir recouru.[3] J’ai dans l’idée que la fin du dopage et la malbouffe augurent mal de l’avenir sportif des Américains.
[4] Qu’on appelle improprement « éducateurs »; il n’y a d’éducateurs que les parents, l’apprentissage n’est pas l’éducation.

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5 réponses à Le sport au service de la haine

  1. Boussat Philibert dit :

    Merci Kader pour ce très intéressant article ! Tout devient subitement tellement évident en vous lisant !!!

  2. Morin Gérard dit :

    On peut également rappeler les résultats incroyables obtenus par l’Allemagne de l’Est, ce tout petit pays qui obtenait plus de médailles (sauf pour les sports collectifs, tiens donc!) que les ogres auxquels il se confrontait. Et ce, sous les cris d’admiration des commentateurs sportifs complices.
    On tape sur Poutine, après avoir tapé sur Armstrong, il faut bien un bouc émissaire. Mais je trouve extrêmement curieux le silence qui entoure le sport anglais. Depuis les Jeux de Londres, on les voit partout, et particulièrement les cyclistes-mobylettes. Ils ont été sûrement touchés par la grâce!!!

  3. Jany dit :

    Ah ! l’esprit et la beauté du sport ! L’argent n’a pas qu’envahi le monde sportif malheureusement. Quand à Poutine, vous avez une fois de plus raison, peut-être même qu’il les (drogues) fabrique tout seul dans les caves du KGB.
    Encore merci pour vos articles toujours aussi intéressants.

  4. André Bianchi dit :

    Le dopage? Mais tout le monde se dope ou veut se doper. Moi-même ne me suis-je pas dopé pour améliorer mes capacités intellectuelles lorsque j’ai passé mon bac? Le médicament qui excitait l’intellect. Je ne sais plus son nom mais cela se passait il y a une soixantaine d’années.
    Et président d’un des plus gros clubs de natation de la région parisienne n’ai-je pas su que des parents donnaient des amphétamines ou autres produits pour que leur chérubin soit meilleur que ses petits copains et monte sur le podium, si possible au plus haut…
    Pourquoi enlever à Lance Armstrong ses six tours de France alors qu’il est de notoriété publique que tous les concurrents se dopaient tout autant?
    Tous les coureurs se dopaient, c’est avéré, mais lui se dopait mieux puisqu’il gagnait.
    Comment en sortir? L’argent a tellement envahi toutes les strates du monde sportif que les compétiteurs veulent en avoir un peu…. Alors on triche, on se « schoote » pour gagner un peu en biens matériels, en reconnaissance publique etc…
    Bon courage aux moralisateurs

  5. Martinez dit :

    Merci Kader pour cette analyse des sports. Vous êtes très bien documenté et cela va plaire à tous les sportifs qui liront vos explications. Merci pour toutes ces informations. Continuez à nous régaler de votre plume et de votre style d’écriture. Amitiés

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