Clap de fin pour un géant du cinéma italien

Nous l’avons tant aimé, Ettore Scola

J'aime cette photo d'Ettore Scola qui me rappelle Lounès Matoub

J’aime cette photo d’Ettore Scola qui me rappelle Lounès Matoub

  Juillet soixante-quatorze, un sacré mois pour moi, pour le cinéma italien et pour le cinéma tout court. L’un des plus grands films de l’histoire du cinéma, Nous nous sommes tant aimés, était sorti sans que je n’en sache rien. Normal, mon esprit, mon cœur et mes sens étaient ailleurs. Au point qu’alors, je ne savais même pas si j’avais été reçu au BAC car je m’en fichais. C’est un copain qui me l’apprendra et c’est tout juste si ça me fera quelque chose. En cette période de tumulte et de confusion personnels, je n’écoutais ni télé ni radio et c’est tout juste si je lisais le Canard enchaîné (dont je n’ai raté que quelques numéros depuis l’âge de dix-sept ans). D’ailleurs, c’était Coluche qui faisait le buzz sur les ondes.

    C’est l’année suivante qu’à Paris j’ai vu Nous nous sommes tant aimés pour la première fois d’entre mille (en comptant les rares diffusions à la télé). Un bouleversement qui m’a rendu accroc au cinéma italien, à Vittorio Gassman et à Nino Manfredi.

    Depuis l’annonce du décès d’Ettore Scola, c’est Une journée particulière qui est le plus souvent citée comme son grand film. J’y vois une illustration du travers de notre société de tout ramener au fascisme, alors même que le fascisme, ou plutôt une de ses journées historiques, la visite d’Hitler à Mussolini en mai 1938, n’en constitue que le fond de scène. Et d’insister sur la discrimination faite aux homosexuels par les régimes dictatoriaux, comme si les homos étaient mieux traités en régime démocratique. Et comme s’il n’y avait pas d’homos fascistes ou nazis. Mais passons !

    Non, le vrai grand film d’Ettore Scola, c’est Nous nous sommes tant aimés. Et pas parce qu’il met en scène trois partisans communistes (à l’italienne, c’est-à-dire moins coincés que ceux de chez nous) amoureux d’une même femme et dont la réalité finit par dissiper les rêves ; en tout cas, pas seulement à cause de cela. Ettore Scola n’aborde la politique que pour dire l’univers de ses personnages, univers qui était le sien ; ce film n’apprend rien sur la situation politique italienne de l’époque à ceux qui ne la connaissent pas. Son sujet, ce sont les êtres. Et, là, il nous parle à tous. Quel spectateur de vingt ans en 1975 ne voit pas, trente ans plus tard, d’un simple coup d’œil autour de lui combien Scola avait raison ? “Nous pensions changer le monde et c’est le monde qui nous a changés”, dit l’un des personnages. En fait, il ne les change pas tous, seulement un sur les quatre, celui qui y était prédisposé par l’ambition et la passion triste de posséder. Le génie de Scola est de nous faire tout au long du film accompagner un changement dont la révélation ne surgit qu’à la toute dernière seconde du film. Et c’est poignant !

    Cette dernière scène est à jamais gravée dans ma mémoire car elle m’est revenue à l’esprit à chaque fois qu’autour de moi j’ai vérifié combien l’observation d’Ettore Scola était juste. Car nous avons tous des amis pleins d’idéaux qui finissent tristement millionnaires (oui, tristement, ça se voit dans leurs regards et s’entend dans leurs voix) et qui font encore mine de croire à la solidarité mais se gardent bien de la pratiquer. C’est eux que j’appelle « les socialistes croyants non pratiquants ».

http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=18364936&cfilm=27995.html
Avant de vous ruer sur le film pour le voir (je le recommande vivement à mes lecteurs) ou le revoir, visionnez cette bande-annonce.

    Une question me vient : qu’est-ce qu’Ettore Scola pensait de la France de 1981 à nos jours gouvernée par tout ce que le pays comptait de gauchistes soixante-huitards ? Le pouvoir politique, la presse, l’édition, le monde associatif : tout est entre leurs mains. Et c’est sans vergogne qu’une fois les positions prises, ils ont, pour les conserver, trahi leurs idéaux calculés ou sincères, tout en continuant de se dire de gauche. Robert Guédiguian[1], sans doute le cinéaste français le plus proche d’Ettore Scola, aurait pu en faire un film. Dommage qu’il soit aussi peu capable de recul, tant il vit encore dans le mythe !

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[1] Marius et Jeannette

 

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4 réponses à Clap de fin pour un géant du cinéma italien

  1. BLANQUER dit :

    Bonjour Kader,

    Je n’ai pas vu ce film, effectivement cette courte bande-annonce avec cette petite scène très forte donne grandement envie de découvrir la suite surtout avec tes commentaires et les autres tous nostalgiques… Merci
    Hervé

  2. Martinez dit :

    Nous nous sommes tant aimés, vraiment un chef d’œuvre. Un film
    qui m’a beaucoup fait pleurer…. Merci Kader de cette analyse que j’apprécie. Amitiés

  3. Zèbre Zélé dit :

    Décidément voici un point de convergence supplémentaire entre vous et moi ! Ce film « Nous nous sommes tant aimés » est un chef d’oeuvre absolu qui me tire les larmes à chaque fois. Heureux d’être avec vous dans la communion à cette œuvre si magnifique (le mot n’est pas approprié mais tant pis) de sensibilité !

  4. burret dit :

    mon cher Kader,
    ( depuis le temps que je vous suis, je crois pouvoir utiliser ce terme),
    je vous ai envoyé un courrier à votre BP, il m’est revenu avec la mention  » inconnu
    à cette adresse « .
    comment faire ?
    bien à vous.

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