Primaires ou politique-spectacle ?

Des primaires tous azimuts, c’est la fin de la démocratie

Quand la politique se donne en spectacle.

Quand la politique se donne en spectacle.

    Quel rapport entre les réformes constitutionnelles, la question prioritaire de constitutionnalité (qpr) et les primaires pour la désignation des candidats à la présidentielle ? Réponse : la réduction du champ démocratique. L’affaire des primaires (je reviendrai plus tard sur le Conseil Constitutionnel) participe de cette tendance générale à l’affaiblissement de la démocratie.

    L’organisation de primaires ouvertes pour la désignation des candidats à la Présidence de la République constitue, à première vue, un « droit » supplémentaire donné au Peuple de choisir ses représentants, comme si celui d’élire ses représentants ne le comblait pas et ne satisfaisait pas pleinement le principe de démocratie. Or, c’est tout le contraire ; c’est, d’abord, un transfert du champ privé au champ public – en réalité, médiatique – d’une prérogative traditionnellement réservée aux citoyens politiquement actifs, c’est-à-dire aux militants des partis, qui est, en contrepartie de leurs sacrifices, le droit de peser sur leurs représentants.

    Sur le fond, la qualité du débat politique perd à proportion de sa médiatisation. La raison est que le choix des options politiques a besoin de proximité, de temps et de réflexion collective, de confrontation des idées et de traitement contradictoire des objections, c’est-à-dire de dialectique. Tout cela ne peut se faire que dans la discrétion, dans la sphère privée. Entre soi, en famille, on réfléchit, on confronte – y compris avec véhémence – des options et des stratégies, et on conçoit des projets en faisant déballage de sa subjectivité ; en public, on débat mais avec calcul, c’est-à-dire qu’on a recours à la rhétorique, voire, pour les plus retors, au mensonge. Et on communique.

    Dès lors que la réflexion se déroule en public, elle perd de sa sincérité et de sa spontanéité. On cherche à convaincre, certes, mais aussi à influencer, à presser et à séduire. En privé, c’est le fond qui compte ; en public, la forme joue autant, et plus encore quand le fond st faible. La politique devient alors un spectacle, une affaire de représentation et, donc, de casting et de scénario. Un exercice dont l’objet n’est plus de présenter les solutions les meilleures pour le pays mais de tenir le discours et de jouer la pièce les plus susceptibles de plaire, non plus aux électeurs, mais au public. Et, donc, aux médias. C’est pour cela que, du temps de Tocqueville, on ne disait pas démocratie mais démagogie, c’est-à-dire non pas pouvoir du Peuple mais pouvoir du verbe.

    Quand, de surcroît, les citoyens les plus engagés et les plus actifs, qui passent leur temps libre au service  de leur parti, se voient confisquer le droit de choisir ceux qui vont les représenter par quatre millions de personnes qui, elles, n’y consacrent qu’une demi-journée en cinq ans, comment voulez-vous que le militantisme, déjà si faible dans notre pays (pour des raisons sur lesquelles je reviendrai) ne finisse pas par disparaître pour de bon ?

Et le citoyen, dans tout ça ?

    Et que dire de cette notion de « primaires ouvertes » qui permet à l’adversaire politique de s’immiscer dans le choix de votre candidat ? Une aberration absolue qui ne dérange pas les promoteurs de cette idée saugrenue. Pour eux, que vaut la cohérence à côté de ce prétendu « droit » des gens de choisir non seulement son candidat mais aussi son adversaire ? Mais n’est-ce-pas cela qui est recherché ? Faire de la politique, déjà aux mains des spécialistes, un simple objet de consommation, un spectacle et une affaire de communicants ? Avec les primaires obligatoires, le pouvoir de choisir en dernier ressort qui sera et qui ne sera pas candidat à la présidentielle et, donc, qui sera Président de la République française, reviendra aux happy few qui ont le droit de « parler dans le poste », aux médias et à leurs dirigeants, leurs consultants multicartes, omniprésents, omnipotents sinon compétents et, surtout, parfaitement irresponsables. Pire, ce seront, encore plus qu’aujourd’hui, leurs animateurs souvent incultes et leurs « chroniqueurs », pratiquement tous de gauche tendance bobo adeptes du « tout est dérision », qui pourront, par une sentence ou un trait pas toujours d’humour mais souvent dévastateur, emballer une carrière politique ou y mettre un sérieux frein.

    On dit que Jospin doit en partie sa défaite à son refus d’aller « chez Drucker ». (Eh, oui, le service public de télévision, c’est « chez Drucker », « chez Ruquier », « chez Colombani » ; Colombani reçoit est le titre d’une émission de Public Sénat). Au moins, le premier fait-il ouvertement la promotion de ses invités et, c’est à noter, ne reçoit-il pas les gens qui n’ont pas au moins quelques titres à l’être. Avec Ruquier, on a aussi droit, dans son émission On n’est pas couché, à tous les bras cassés de la politique disposés à servir d’armes anti-Sarkozy et anti-Le Pen, de préférence. C’est ainsi qu’on eu droit samedi dernier à la nullissime Lydia Guirous, qui est venue, elle qui n’a jamais été élue et qui n’existe que par le caprice de Nicolas Sarkozy, vendre son livre et cracher dans la soupe, c’est-à-dire brûler son mentor parce qu’il a eu le front de tirer les conclusions de son incompétence en la virant de son poste de porte-parole de LR.

    Les médias n’aiment rien moins qu’alimenter le buzz et le bordel politique en donnant la parole à des hurluberlus comme Mélenchon, lequel continue, malgré tous ses échecs, de donner son avis sur tout et sur n’importe quoi. Et ils rêvent d’être, comme en 2007 avec Ségolène Royal, les deus ex-machina de la présidentielle. Car, si tous les politiques rêvent de faire du spectacle, tous les gens du spectacle rêvent de faire de la politique. Mais c’est une chose de dire au bon peuple pour qui il faut ou il ne faut pas voter en restant assis sur son (gros) cul ; c’est autre chose de se faire élire. Avec la primaire socialiste de 2011, ils se sont régalés… sans risques. On dit souvent que ceux qui gouvernent sont les mêmes qu’il y a trente ans. Mais on ne dit jamais que ceux qui en parlent ou en écrivent, dans la presse, à la télé, dans les radios, dans l’édition, sont là, eux aussi, depuis trente ans ou plus (Drucker et Elkabbach sont là depuis quarante ans…).

Des primaires comme spectacle gratuit pour nos télés

Téléréalite des politiques    Avec les primaires du PS, ce fut pour eux l’extase. Imaginez ça : un programme télé gratuit,  livré clé en main, et qui dure des semaines, ouvrant le champ non pas à des débats mais à des joutes verbales où la logorrhée des journalistes, des « spécialistes » en tous genres et des « chroniqueurs » tous terrains trouve à s’exercer sans retenue. Et c’est la multiplication des sondages tous plus imbéciles les uns que les autres, qui ne s’embarrassent pas de logique politique comme, déjà, celui paru dans le JDD ce dimanche avec ce titre accrocheur : « En cas de primaire PS pour 2017, Valls devancerait largement Hollande… » Comme si, en cas de primaire, Valls oserait se présenter contre celui qui l’a fait Premier Ministre !… Devenus accrocs, ils en veulent encore plus. A droite, maintenant contaminée. Mais encore plus à gauche, sans aucune considération non pas de la personne de François Hollande mais de la dignité du Président de la République, obligé entre deux entretiens avec Merkel et Obama (ou Poutine) de venir débattre à la télé avec des irresponsables comme Clémentine Autain ou Cécile Duflot !…

    Alors, évidemment, cette idée intéresse au plus haut point les deuxièmes couteaux qui ont là l’occasion de se faire connaître à bon compte sans trop travailler le reste de l’année. D’ailleurs, pourquoi voudriez-vous que les dirigeants de partis politiques, qui sont tous issus du même monde et formés au même moule, s’embarrassent de débats internes et de confrontations avec des « militants » ? Il leur suffit d’avoir des groupies, des claques qu’on trimbale de meeting en meeting à usage, non plus des électeurs, mais des télés qui y trouveront des images (d’ailleurs filmées par le parti lui-même) pour le 20h quotidien. Les élus et leurs proches y suffisent très largement. C’est déjà le cas, me direz-vous ! Je ne vous le fais pas dire. Mais les primaires vont  plus loin encore. Les partis politiques, déjà en réalité des rassemblements d’écuries présidentielles gavées d’argent public[1], seront de plus en plus réduits à jouer les agences de casting.

    Si, encore, ces primaires ne proposaient qu’un seul tour ? Dans ce cas, au moins, elles obligeraient les candidats de témoignage ou de positionnement (ceux qui sont là pour monnayer leur soutien au second) à s’abstenir d’y participer. Même pas !

    Mais, au fait, elles existent déjà, les primaires : ça s’appelle « le premier tour ». Du coup, quel est l’objet des présidentielles ? Réduite à un simple questionnaire à choix multiple, celle de 2017 servira à valider un des deux candidats RePS pré-sélectionnés aux primaires par les mêmes ou à peu près, ou à voter pour le(la) candidat(e) honni(e) de la bien-pensance… Les autres, ceux qui refuseront de se plier au verdict des primaires passeront pour des empêcheurs de formater en rond ou des marginaux. Et cela n’empêchera pas les sous-marins des partis « officiels » de se présenter pour saboter la candidature de leurs adversaires. Si on n’est pas content de l’offre, on restera chez soi. Ce que ne manqueront pas de faire des millions de Français.

Les primaires s’inscrivent dans la déliquescence générale de notre vie politique

    Certes, chaque soir d’élection, nos élites politiques déplorent avec une unanimité touchante l’abstention et le désamour des électeurs, et se demandent avec des voix faussement éplorées et des trémolos dans les gorge comment ramener aux urnes les « brebis égarées » (c’est ainsi que nos élites politico-médiatiques appellent avec condescendance les électeurs lucides qui n’en peuvent plus du lamentable spectacle qu’elles donnent). Mais n’est-ce pas, en réalité, cela qui les arrange ? Aujourd’hui, deux partis (le PS et LR) font la loi en n’attirant aux urnes que moins d’1/7ème des électeurs chacun. Et ils encaissent directement, pour cela, 18 à 25 millions d’€uros, une somme qu’il faut en réalité multiplier par 4 compte tenu des ressources multiples générées par la politique (et sur lesquelles je ferai un point prochainement).

    Par ailleurs, et c’est cela le plus important et le plus grave, la déliquescence de notre vie publique nationale est une conséquence et un corollaire inévitables de la « dénationalisation » de la France au profit d’un modèle d’organisation importé où une Europe sans peuples et inféodée à l’Amérique se substitue aux Nations. (A suivre !)

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[1] Principales aides publiques directes aux partis politiques en 2014 (en €). On remarquera qu’en faisant jeu égal avec les deux principaux partis, le FN reçoit 4 à 5 fois moins qu’eux, soit à peine plus qu’EELV qui représente 2 à 3% de l’électorat…

PS 25 498 419,81
UMP 18 133 814,91
Front national  4 997 613,65
Europe écologie-Les Verts                                                  3 167 918,32 
Parti communiste français  2 935 953,47
URCID (Parti radical valoisien et alliés)  2 321 897,13
Nouveau Centre      1 547 040,01
Forces de gauche (Front de gauche hors PCF)   1 041 933,24
Parti radical de gauche  837 791,17
Le Centre pour la France (Modem)   585 330,81

 Pour ceux qui veulent la liste complète (et gratinée !) des aides… (Tableau complet des aides publiques aux partis pour 2014)

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4 réponses à Primaires ou politique-spectacle ?

  1. cappeau guy dit :

    trés bonne analyse pertinente et serieuse guy CAPPEAU

  2. MIKEl dit :

    Excellente analyse des institutions d’un pays pourri à la tête, dont les citoyens sont baillonnés sans même le savoir…

  3. Jany dit :

    Bonjour Kader, encore une fois cent pour cent d’accord avec votre analyse et votre « coup de gueule ».C’est terrible pour la France!

  4. Robert dit :

    Le dernier paragraphe de votre chronique résume bien, à lui seul, l’ évolution actuelle de la France et de l’ Europe…

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