Et si le but d’Israël était de reprendre Gaza ?

La mort de cent-un Palestiniens tirés comme des lapins par des snipers israéliens armés jusqu’aux dents est incompréhensible si on n’élargit pas la focale sur l’ensemble des circonstances géopolitiques mais aussi économiques dans lesquelles elle s’est produite.

Depuis deux jours, la média-politico-sphère se perd en conjectures quant à l’attitude absolument dénuée d’humanité du gouvernement israélien : l’assassinat de masse auquel il se livre à la frontière de Gaza peut d’ores-et-déjà être qualifié de crime de guerre. Car il ne fait aucun doute que le massacre en ces 14 et 15 mai 2018 de cinquante neuf Gazaouis, parmi lesquels de nombreux enfants, qui font suite aux quarante-quatre tués depuis le 30 mars, sera un jour qualifié de crime de guerre. La média-politico-sphère se perd en conjectures parce que sa réflexion est entravée par un certain nombre de tabous qu’elle s’impose à elle-même.

Le principal de ces tabous est, évidemment, la critique d’un pays prétendument fondé pour rendre une nouvelle Shoah impossible. Quiconque connaît l’Histoire de la fondation d’Israël sait que la solution finale n’avait pas encore germé dans l’esprit des Nazis quand le projet en a été conçu et a commencé d’être mis en oeuvre. Mieux, si j’ose dire, les Nazis y ont beaucoup contribué ; l’Allemagne hitlérienne fut même le seul pays au monde à soutenir la création d’Israël dans les conditions et là où ses promoteurs ont voulu qu’elle le soit. Les pères du sionisme originel n’avaient jamais envisagé cette création en Palestine. Theodor Herzl lui-même, avant de mourir très jeune en 1904, s’était dit horrifié par l’idée de réaliser son rêve aux dépens d’une population arabe dont il ne voyait pas pourquoi elle devait être spoliée. Mais ceux qui veulent bien savoir savent que les fondateurs d’Israël furent beaucoup plus proches des Nazis que des humanistes Viennois chez qui l’idée généreuse d’un home juif avait germé. Ytshak Shamir n’appelait-il pas Menahem Begin « Menahem Hitler » ? Bibi Netanyahou est son digne héritier.

Bref ! Nos élites émasculées tremblent à l’idée de critiquer Israël même quand son armée se livre aux horreurs auxquelles on a assisté lundi. Et la plupart des commentaires en sont restés aux évidences apparentes. Par exemple, puisque la manifestation des Gazaouis coïncide avec l’installation symbolique de l’ambassade américaine à Jérusalem, ils en déduisent que celle-ci est la cause de celle-là. En oubliant juste que, si le 14 mai marque le 70ème anniversaire d’Israël, le 15 est celui de la Naqba, la « grande catastrophe » que fut l’exode des Arabes spoliés de leurs terres et de leurs maisons par les Israéliens, une date commémorée chaque année.

Pourtant, certains observateurs amis d’Israël ont exprimé leur consternation. Je ne les nommerai pas pour ne pas les compromettre mais j’ai entendu plusieurs d’entre eux qualifier comme il doit l’être le massacre de Palestiniens armés de lance-pierres et brûlant des pneus pour échapper au regard des snipers. Et, même, des mots comme « transgression absolue », « [les Israéliens] se croient tout permis » ont été prononcés. Des vérités soigneusement tues jusqu’à présent ont été formulées ; par exemple, qu’Israël cherche la confrontation directe avec l’Iran pour obliger les États-Unis à ouvrir un nouveau front au Levant pour parachever l’oeuvre entamée en 2003. J’ai pour la première fois entendu parler du projet de Grand Israël qui, jusqu’à présent, n’avait jamais été évoqué que par des personnages jugés sulfureux et vite taxés d’antisémitisme et de complotismes, deux mots magiques qui permettent d’empêcher tout débat. Quelqu’un, pourtant connu comme très pro-américain et très pro-israélien, a dit que les États-Unis de Trump étaient devenus le plus mauvais ami d’Israël car leur soutien inconditionnel donnait à ses dirigeants une confiance telle qu’elle pouvait les pousser aux pires décisions. J’ai – enfin ! – entendu parler des Évangélistes américains qui sont à la fois sionistes et antisémites (cf mon article de blog Des accointances des Chrétiens avec le sionisme). Antisémites par haine des Juifs assassins selon eux de Jésus, mais sionistes parce que leur lecture superstitieuse de la Bible leur fait dire qu’il faut, pour que le Messie puisse revenir sur terre et leur permettre de régner sur le Monde, en passer par un intérim des Juifs. Bref, des élucubrations d’allumés qui ont amplement montré depuis l’invasion de l’Irak par les fous de Dieu bushistes ce qu’elles risquent de coûter à l’Humanité !

Mais ces quelques analyses pertinentes entendues depuis deux jours ont surtout permis à leurs auteurs d’exprimer leurs craintes quant à un avenir qu’elles voient funeste. Aucune n’a hasardé une explication plausible quant à ce qui reste le fait du jour : le crime de guerre, je le répète, dont l’armée israélienne s’est rendue coupable en tuant cent-une personnes désarmées et en en blessant quatre-mille trois cents en six semaines. Au contraire, aujourd’hui, la média-politico-sphère est revenue à son ronronnement et à son aveuglement. La journée du 15 mai ayant été beaucoup moins suivie et beaucoup moins meurtrière que celle du 14, la plupart des « experts » médiatiques a conclu que la leçon de l’armée israélienne avait porté ses fruits. Que le nombre des manifestants passe du jour au lendemain de quarante mille à quelques centaines n’a fait réfléchir personne. Il me semble qu’il y a pourtant matière à.

Une question n’a pas été posée : les israéliens pouvaient-ils empêcher les tentatives d’intrusion des Gazaouis sur leur territoire – qu’ils invoquent comme cause des tirs à balles réelles – autrement qu’en tuant ou blessant quatre-mille trois cents personnes ? Ne pas se poser la question est un bon moyen de ne pas mettre en cause Israël. En effet, le grillage qui marque la frontière entre Israël et Gaza ne dépasse pas quarante kilomètres. Il était très facile de l’électrifier comme cela a été fait en 1957 sur quatre-cent-soixante kilomètres, soit douze fois plus, entre l’Algérie française et la Tunisie pour empêcher – avec quelle efficacité ! –  les trente mille hommes de l’ALN de la franchir. D’autre part, les balles en caoutchouc, quoique non létales, n’en sont pas moins dissuasives. Enfin, les canons à eau à eux seuls eussent dissuadé les « assaillants » les plus intrépides. Bref, l’armée israélienne avait toute latitude pour protéger sa frontière sans faire de morts.

Aussi fou que cela puisse paraître, la vérité est qu’il y a eu des morts parce qu’il y a eu en face une volonté délibérée de tuer ! Comme on ne peut pas imaginer que cette volonté de tuer soit gratuite, je risque une explication : l’armée israélienne a eu l’ordre de tuer pour provoquer une réaction massive et désespérée des Palestiniens et, peut-être même, de leurs plus fervents défenseurs des pays arabes voisins, comme le Hezbollah, pour justifier une nouvelle guerre. Une guerre qui pourrait déboucher sur un nouvel exode des Gazaouis et la ré-annexion de Gaza.

Oui, je pense très sérieusement qu’Israël a décidé de récupérer Gaza… sans les Gazaouis ! Qu’est-ce qui autorise à penser cela ? La première raison est que, dans cette ambiance décrite plus haut d’euphorie due au soutien inconditionnel de l’Amérique de Trump, il ne fait aucun doute que les Israéliens croient venu le temps de l’avènement du grand Israël. Leur politique de colonisation sans limite en Cisjordanie en témoigne. Et on voit mal un grand Israël sensé déborder sur la Syrie, l’Irak, l’Arabie et l’Égypte mais privé de Gaza. Mais il y a une deuxième bonne raison, plus tangible, celle-là : la découverte d’un important gisement de gaz au large de Gaza dont, depuis l’arrivée du Hamas au pouvoir en 2007, Israël lui refuse l’autorisation d’exploitation (Lire). Coincé entre les deux gisements découverts au large d’Israël et de l’Égypte, ce gisement d’une valeur estimée à 30 mds$ pourrait satisfaire les besoins de toute la Palestine pendant vingt-cinq ans et, même, lui fournir des devises grâce à l’exportation d’une partie du gaz en Jordanie, par exemple. De quoi permettre à l’Autorité palestinienne, et au Hamas, de se montrer enfin dignes de leur mission. Évidemment, on voit mal Israël faire un tel cadeau politique au Hamas !

J’ai tout lieu de penser qu’Israël, vu le contexte, veuille se l’approprier. Cette hypothèse s’accorde parfaitement avec le comportement d’Israël mais aussi de l’Égypte qui sont, en l’occurrence autant complices qu’alliés car l’Égypte du Maréchal Sissi n’est pas moins odieuse à l’égard des Gazaouis que l’Israël de Netanyahou. En effet, depuis que ce pays a décidé de fermer sa frontière avec Gaza, les humiliations que ses habitants subissent de la part d’Israël, qui contrôle toute son économie, sont devenues insupportables. Songer par exemple que, faute d’électricité en continu, aucun réfrigérateur ne pouvait fonctionner l’été dernier à Gaza plombée par une température de 47°. Et on peut s’attendre à ce que des familles entières s’engagent de nouveau sur la voie de l’exil.

De toute évidence, les Israéliens rêvent de récupérer Gaza sans les Gazaouis. Les dégoûter au point de les inciter à partir serait une forme de nettoyage ethnique qui ne dirait pas son nom.

Apparemment, je ne suis pas le seul à penser. En effet, la brutale démobilisation des Gazaouis constatée le 15 mai, et que les experts en petit-bout de la lorgnette ont mis sur le compte de leur démoralisation, résulte d’une prise de conscience de ce qui était en train de se passer. Il n’y a aucune raison, en effet, que les Gazaouis n’aient pas compris qu’ils avaient été piégés. Dans le même temps, on a assisté à des faits d’une extrême importance et restés très peu commentés : de considérables foules turques ont défilé en criant « Mort à l’Amérique ! » et « Mort à Israël ! » Des drapeaux américains et israéliens ont été brûlés. Plus signifiant politiquement, la Turquie a rappelé son ambassadeur à Tel-Aviv (l’Afrique du Sud en a fait de même) et elle a convoqué celui des États-Unis qui a été pris à partie et humilié. Tous ces incidents, habituels chez les Iraniens, ont une autre portée chez un membre de l’OTAN hier encore allié des États-Unis et « ami » d’Israël. Bref ! Si la réaction de l’Union européenne et de la France, qui se sont contentées d’appeler Israël à la « retenue » (« Vous pouvez tuer mais avec retenue, svp ! ») n’a rien pour retenir le bras d’Israël, celle de la Turquie d’Erdogan a une autre portée. Ce, alors que la toute nouvelle amie d’Israël, l’Arabie saoudite, se fait remarquer par un silence assourdissant. Israël a compris qu’il fallait en rabattre et, selon toute vraisemblance, la mise en oeuvre de ce projet est remise sine die. Mais, le sentiment d’impunité aidant, je ne crois pas une seconde que les Israéliens y aient renoncé.

Israël est plus que jamais décidé à accomplir le destin dont ses fils les plus exaltés se croient investis par la Bible. Ce faisant, ils oublient qu’ils sont entourés de gens qui ne pensent pas de même et qui, eux aussi, croient en leur destin. La différence est que les Arabes se suffisent à eux-mêmes tandis que les Israéliens ont besoin de l’Amérique pour survivre. Or, encore une fois,l’Amérique est le plus mauvais ami qu’Israël puisse avoir car elle ne pense qu’à elle-même et abandonne volontiers ses alliés quand ses propres intérêts le demandent. La seule façon pour Israël de survivre est de faire la paix avec ses voisins. Difficile d’y croire après ce que nous avons vu ces dernières semaines !

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Recommandé, le débat de C dans l’air du 15 mai

 

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Une réponse à Et si le but d’Israël était de reprendre Gaza ?

  1. zeraoune dit :

    TRES BONNE ANALYSE DE LA SITUATION ..ET LA FRANCE COMME D’ABITUDE AUX ORDRES LAISSE FAIRE….HONTE A ELLE ….

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